[Témoignage] – Chroniques d’un néo-prof de banlieue – Tome 6 : J’ai raté l’inspection

Julien (dont le prénom a été modifié), raconte sur Slapzine sa première année de prof en banlieue. Désormais, ses déboires de début d'année commencent à ressembler à un lointain souvenir.

J’ai raté ma séance d’inspection, et c’est un drame. J’ai l’impression d’avoir été mal jugé. Le juge (en l’occurrence l’inspecteur) s’est trompé sur ma personnalité. En une heure de cours – pardon cinquante-cinq voire cinquante avec les deux élèves qui sont arrivés en retard, l’un avec des béquilles et l’autre qui l’accompagnait, il a formulé un jugement et un avis sur mon année de stage en tant que nouveau professeur de français. Voilà le seul regard qui est porté sur le travail que j’ai fourni sur toute l’année.

Je ne lui en veux pas d’avoir critiqué mon travail (il est sans doute plus compétent que moi pour en juger), mais je lui en veux de n’avoir pas pris en compte certaines données. Le fait que j’étais stagiaire d’abord. Il n’a jamais mentionné que la classe était difficile et n’a pas relativisé mon échec par rapport à mon manque d’expérience, ensuite. Si le cours s’est mal passé, selon lui, c’est parce que j’avais pris de mauvaises habitudes de travail avec mes élèves. Comme si c’était évident de gérer une classe composée de jeunes en délicatesse avec l’institution scolaire (pour ne pas dire : qui foutent le bordel en classe parce qu’ils ne comprennent pas à quoi ça sert – le sens de l’école et de la vie en général leur fait défaut). En gros, c’est comme si j’avais été jugé hors contexte.

D’acord, je n’ai pas réussi à faire cours. Les élèves, certes bien attentionnés et cherchant sans doute à me faire plaisir, n’ont pas arrêté de vouloir participer en criant leurs réponses sans attendre leur tour. Je n’ai jamais rétabli l’ordre pendant la séance. L’agitation était constante. Le stress n’aidant pas, j’ai paniqué, perdu le fil de mon déroulé et le contact avec les élèves. J’ai été d’accord avec les remarques de l’inspecteur, j’ai perçu la séance de la même manière que lui. J’ai échoué, je n’ai pas réussi à maîtriser la classe.

C’est dur à digérer dans la mesure où cet inspecteur va décider de ma titularisation, c’est le seul juge de mon travail sur l’année. Et, sans doute énervé par le bruit durant la séance, il ne m’a pas cherché d’excuses lors de l’entretien. J’avais l’impression qu’il n’arrivait pas à se défaire de son impression négative à mon égard. Durant tout l’entretien, je n’ai entendu qu’un seul point positif : mon travail est sérieux.

Prof T6

J’ai du mal à passer à autre chose. J’ai l’impression que cette mauvaise expérience a sapé la confiance que j’avais accumulée depuis le début de l’année. Cette inspection hante mes nuits. La spirale de l’échec. Depuis, je n’ai pas la même motivation face aux élèves. C’est sans doute une passade et c’est peut-être lié à la lassitude de fin d’année. Les élèves voient les vacances approcher et ne veulent plus rien faire – les professeurs non plus, d’ailleurs.  Vivement que l’année se termine. J’ai hâte de pouvoir prendre du recul par rapport à cette année, tellement riche qu’elle a métamorphosé ma vie. Ç’aura été très intense, du début à la fin : beaucoup de souffrance pour commencer, puis un relatif épanouissement, et enfin un nouveau cycle de questionnements. C’est sans doute cela aussi être professeur : savoir se remettre en question et accepter ses échecs. Je ne regrette rien, je suis satisfait de ce que cette année a pu m’apporter mais je ne suis pas certain de rester professeur jusqu’à mes soixante-neuf ans.

Mon enthousiasme en a pris un coup. J’ai besoin de prendre du recul et voir si ce métier correspond vraiment à la vie que je veux avoir. Je m’interroge : est-ce que je peux réaliser ce métier malgré mon caractère, ma « non-autorité » comme l’a écrit un élève de cinquième sur son bilan de l’année – et paf, dans ma gueule ?

L’année ne se termine pas de la meilleure des manières, je finis sur sentiment d’échec. Je ne supporte plus les « golmon » ou « blédard » agressifs proférés tous les trois mots. Les élèves sont devenus très difficiles à vivre. Je ne sais pas si c’est leur comportement qui a changé en fin d’année, typique du « on-en a-plus-rien-à-foutre-c’est-les-vacances », ou moi, qui n’ai plus la même motivation et le même optimisme mais je trouve les élèves méchants, irrespectueux. Mon enthousiasme en a pris un coup. J’ai besoin de prendre du recul et voir si ce métier correspond vraiment à la vie que je veux avoir. Je m’interroge : est-ce que je peux réaliser ce métier malgré mon caractère, ma « non-autorité » comme l’a écrit un élève de cinquième sur son bilan de l’année – et paf, dans ma gueule ?

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