[Témoignage] – Chroniques d’un néo-prof de banlieue – Tome 5 : Le déclic ou la révélation

Julien (dont le prénom a été modifié), raconte sur Slapzine sa première année de prof en banlieue. Désormais, ses déboires de début d'année commencent à ressembler à un lointain souvenir.
[Retrouvez les épisodes précédents par ici]

Et puis soudain tout s’éclaire. Ce n’est pas la résolution de l’énigme de Pythagore ni la révélation de la présence de Dieu, mais ça va mieux. Finies les heures de dépression, finies les remises en questions incessantes, fini le sentiment d’impuissance.

    La rentrée de janvier s’est accompagnée d’une embellie. Inattendue. Comme si, finalement, au bout de quatre mois, j’avais réussi à créer un lien avec mes élèves, à ne plus susciter de rejet de leur part, à mieux les comprendre et du coup à mieux réagir face à leurs incartades. Ou alors, le déclic ne s’est produit nulle part sinon dans ma tête. Comme si, finalement, au bout de quatre mois, j’avais pris confiance en moi, j’avais compris que les difficultés que je rencontrais n’étaient pas dues à une incompétence primaire de ma part, mais étaient « normales » pour un stagiaire débutant. Comme j’écris sur le bulletin de mes élèves : « Vos efforts ont porté leurs fruits. »

 Les éloges reçus, l’impression d’avoir construit quelque chose avec les élèves, l’appui de mes collègues et de la direction, tout cela m’a permis de franchir un cap.

Un événement pivot : la visite d’une formatrice des ESPE* dans un de mes cours. C’était avec les 5e : une classe sympathiquement molle et désinvestie mais rarement conflictuelle. Une classe à double tranchant, en fait : soit, ils ont décidé d’être dynamiques et tout se passe bien, soit ils dorment et ne font rien et dans ce cas-là, il ne se passe rien et ma visite est foutue. Pour corser le challenge, j’ai choisi un sonnet des Amours de Ronsard. C’est un texte très difficile du point de vue de la langue (milieu du XVIe siècle), de la forme (jusqu’en 5e, on a peu étudié de formes poétiques fixes) et du fond (qu’est-ce qu’il raconte ce satané poète ?). Je l’ai choisi pour des raisons pédagogiques, ce sonnet permet de revoir plusieurs points vus depuis le début de l’année : le portrait de la dame au Moyen-âge, l’amour courtois. En termes d’analyse, il est également très intéressant dans la mesure où le dernier vers – la pointe finale – donne tout son sens au poème, assez obscur jusque-là.

Pari réussi. La visite s’est très bien déroulée. Les élèves ont été réceptifs et super fiers de comprendre le texte. Même si, au début, « m’sieur c’pa possib’ on comprend rien ça veut dire quoi ça ? » (je n’ai répondu à aucune question de vocabulaire), à la fin, la lumière s’est faite sur le poème. Ils sont partis des quelques mots qu’ils connaissaient pour franchir, pallier par pallier, la ligne du sens. J’avais prévu un protocole très précis (que j’ai dû modifier en pratique) qui mettait en jeu surligneurs, flèches et légendes. C’est sur la fin que j’ai foiré. Alors qu’on était sur la ligne d’arrivée, il a fallu écrire une synthèse de ce qu’on avait trouvé. Et cette partie-là de la séance, je la maîtrise moins.

Peu importe. Les éloges reçus, l’impression d’avoir construit quelque chose avec les élèves, l’appui de mes collègues et de la direction, tout cela m’a permis de franchir un cap. Certes, ce n’est pas rose tous les jours. Les cours restent difficiles (notamment avec les 4e) mais j’ai pris du recul. Je sens que je suis à ma place, que je m’efforce de faire du mieux que je peux. Et c’est ce qui compte.

Les élèves doivent le sentir aussi. Je constate que certains élèves ont progressé depuis le début de l’année. J’ai réussi à remettre sur la voie certains élèves difficiles. À force de patience et d’empathie, je crois qu’on peut y arriver. Pour vous dire à quel point je me sens maintenant épanoui dans ce que je fais, je vais faire le vœu de rester dans ce collège l’année prochaine. Radical bouleversement pour ceux qui ont lu les premières chroniques.

Espérons que cette embellie ne soit pas de courte durée.

* Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education

 

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