[Témoignage] – Chroniques d’un néo-prof de banlieue – Tome 4 : Les nouvelles méthodes d’enseignement

Julien (dont le prénom a été modifié), raconte sur Slapzine sa première année de prof en banlieue. Petit à petit, il s'acclimate à une nouvelle vie qui le rebutait au début et découvre une nouvelle voie d'apprentissage, tant pour lui que pour les élèves.

Je crois qu’il est l’heure de faire un point sur ce que c’est qu’une heure de cours en REP+, concrètement. Et je préfère vous l’annoncer : vous allez être choqués. Finis les cours où le professeur « fait la leçon » aux élèves. Face à une classe silencieuse et attentive (plus ou moins), le professeur fait son cours. Il commence par le titre, puis annonce les parties. La cloche sonne : l’élève n’a pas parlé et pire, il n’a pas réfléchi. Et oui, les amis, il en est fini du cours magistral.

Quand je parle de nouvelles méthodes, elles datent, en fait. Cela fait plusieurs décennies qu’elles ont été mises en place. Mais, changer de telles habitudes, c’est long. Le collège, dont le modèle est calqué sur le lycée républicain élitiste, a été rénové. Même si vous n’en avez pas entendu parler. Certes, l’académie de Créteil est à la pointe sur les nouvelles pratiques. Pour des raisons simples : faire un cours magistral, où le professeur s’adresse frontalement aux élèves, c’est impossible dans nos établissements. Dans le meilleur des cas, la situation peut tenir cinq minutes. Des élèves en situation de précarité (autant linguistique que sociale) ne peuvent et ne veulent pas écouter un professeur pendant une heure au sujet de thèmes comme la poésie lyrique ou les compléments circonstanciels. Alors, ils foutent le bordel et on ne peut plus « faire cours ».

Prof de banlieue 4

Quand on doit faire face à la réalité d’une heure de cours en REP+, on comprend pourquoi ces méthodes archaïques ont été révisées. Le savoir ne se dirige plus du professeur vers l’élève mais de l’élève vers le professeur. En effet, les maîtres mots qu’un nouveau professeur entend tous les jours en formation sont ceux de « méthode inductive », d’ « inférence », d’ « étayage ». Par rapport à nos vieilles habitudes, l’ordre est tout bonnement inversé. En fait, le professeur ne fait pas cours. Ce sont les élèves qui font le cours avec lui.

Illustration :

Le cours commence : nous allons aujourd’hui étudier un texte littéraire – mettons le poème « Le guignon d’hiver » de Rutebeuf (je reste professeur de français quand même !). Après avoir distribué et lu le poème, je leur demande simplement ce qu’ils ont compris. De quoi ça parle ? Ces premières questions restent ouvertes pour laisser les élèves libres de leur interprétation. Ils réfléchissent d’abord à l’écrit, puis il y a une mise en commun à l’oral. Petit à petit, en s’appuyant sur les mots du texte (qu’ils surlignent, gribouillent et raturent), l’analyse du poème commence. La parole est libre, tous les élèves, même les plus en difficulté, peuvent participer puisqu’on débute en leur demandant leur avis ou impressions sur le texte. On évite au maximum les termes techniques : la séance doit être comprise par tous. Le professeur est là pour réguler les prises de parole, pour confronter les opinions et, si besoin, pour apporter un mot ou une notion qui serait nécessaire à l’étude et inconnu des élèves. Son travail s’arrête là. Avant la fin de la séance, les élèves peuvent noter personnellement une synthèse dans leur cahier. Mais, en réalité, peu importe ce qu’il y a d’écrit dans le cahier, ce qui compte, c’est que l’élève ait pensé et réfléchi. L’important, c’est de l’avoir mis en activité.

C’est ça, la méthode inductive, on part des réactions des élèves pour construire le cours. On part du principe que les élèves vont réagir face au texte et ont des connaissances. Le professeur s’appuie sur les commentaires des élèves pour les faire progresser dans l’analyse. Alors oui, on oublie la leçon (de toute façon, qui va l’étudier ?), mais on s’intéresse à l’activité de l’élève. À partir du moment où il s’intéresse à ce qu’on fait en cours, l’élève aura beaucoup plus envie d’apprendre et l’école aura peut-être un sens pour lui ou elle. Le travail du professeur est de bien choisir les textes (de sorte à ce qu’ils provoquent une réaction chez les élèves), de les guider lors de la séance sans pour autant leur indiquer une voie précise et d’apporter sa technicité quand cela est utile – le moins possible, en fait. Ce n’est pas que les objectifs ont été revus à la baisse, c’est seulement qu’on les a adaptés au groupe qu’on doit instruire. Les cours sont plus funs : qui a dit qu’il fallait nécessairement s’ennuyer à l’école ?

Voilà le dispositif d’une séance de cours en collège. Je ne vous cache pas qu’il m’a totalement dérouté au début mais je note peu à peu l’intérêt qu’il peut avoir. Il bouscule pas mal d’idées reçues mais il s’avère réellement efficace et stimulant à la fois pour les élèves et le professeur. Cela reste néanmoins un idéal. En théorie, voilà comment cela devrait se passer. La plupart du temps, les élèves sont dissipés et il est quasiment impossible de cadrer le début du cours et de lancer la séance. C’est le métier qui rentre, comme on dit.

À lire, où relire :

TOME 1 — La rentrée
TOME 2 — Les parents
TOME 3 — Premier bilan

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