[Témoignage] Chroniques d’un néo-prof de banlieue – Tome 3 : Le premier bilan

Il est temps de dresser un premier bilan : ce que je fais ne me plaît pas. C’est clair. Mais je garde espoir que la situation s'améliore un jour. On n’a pas idée de ce que veut dire le mot « anarchie » avant de faire classe à une quatrième révoltée. La période qui se termine a été très difficile. Tellement difficile que je n’ai pu écrire*. Je ne pouvais prendre aucun recul, me sentais fragile et vulnérable. Je me suis demandé si j’allais pouvoir continuer.

Ca va mieux. Je suis en train de reprendre le dessus. Pas sur ma classe – pas encore du moins – qui reste totalement ingérable pour un pauvre stagiaire à l’autorité pathétique. Mais sur moi-même. Je me sens moins touché (au sens physique) par ce que disent et font les élèves. J’essaie de ne plus le prendre personnellement. J’en rigole même. Ayant décrété que je ne parlais que d’amour dans mes séquences (pour faire pendant à la haine et l’agressivité qui sont le lot commun des élèves), Julie** m’a proposé de m’inscrire à la saison des Princes de l’amour. Je n’ai pas osé répondre que je ne connaissais pas cette émission, ne voulant pas creuser le gouffre qui nous sépare déjà.

J’essaie de me dire que ça a quand même un sens ce que je fais. Qu’il soit fictif ou même factice (surtout dans les temps actuels où chacun se demande quel[le] peut bien être la signification ou le but de nos vies), j’ai toujours besoin d’inscrire un sens à ce que je fais. C’est compliqué, je ne me sens pas à ma place, mais il faut bien être là face à ces jeunes complètement perdus et proches de la sortie de route. J’en prends plein la gueule mais je lutte pour ne pas tomber.Prof de banlieue

Je m’entends bien avec les professeurs mais je considère toujours ce milieu comme anxiogène. Je ne suis pas à l’aise avec mon identité professionnelle, avec ce qui est incarné à travers moi. C’est compliqué d’être un représentant de la nation, quand on est à peine constitué comme individu et qu’on ne se sent pas totalement en phase avec ce que représente cette nation. C’est dur d’être un adulte et d’incarner la responsabilité et l’autorité (j’ai beaucoup de mal avec la deuxième). Bref, je me pose des questions mais j’avance (enfin j’espère).

 

Ce bilan ne peut être que provisoire et contingent. Primo, cela ne fait que trois mois que je suis professeur. Deuzio, mon état d’esprit et mon opinion changent chaque jour. Je suis d’une instabilité incroyable en ce moment.

Je croyais avoir pris le dessus sur mes émotions.

C’était sans compter sur l’avant-dernier vendredi de l’année 2015. Les 4eme m’ont littéralement retourné la tête. Le mot « énervé » prend tout son sens. J’avais prévu une séance de récitation, j’ai compris mon erreur que trop tard. Les élèves étaient ultra excités, il était impossible d’obtenir le calme. Pendant que l’un récitait, les autres s’agitaient. Julie** s’est mise à courir avec un paquet de bonbons. J’ai dû les arrêter. N’en pouvant plus, à dix minutes de la fin, je leur demande de sortir une feuille. A peine retourné pour écrire les consignes au tableau, ils se mettent tous à taper sur les tables. Bizutage, bordel total. J’ai mis une demi-journée (dont un footing d’une heure) pour calmer mes nerfs. Il ne faut jamais se relâcher, surtout avant les vacances.

Joyeux Noël ! Enfin non, bonnes vacances ! Toute référence religieuse est à proscrire, elle échauffe les esprits. Voilà ce que j’ai appris de mes trois premiers mois en tant que professeur stagiaire dans un collège du 93. Je persiste à vouloir aimer et comprendre mes élèves. Les détester et les rejeter, ce serait déjà la fin.  

*Le tome 2 a été écrit un mois et demi auparavant.

** Le prénom a été modifié.

Dessin de Valentin Pasquier

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