[Témoignage] Chroniques d’un néo-prof de banlieue – Tome 2 : Les parents

Un mois et demi que Julien* est professeur de français dans un collège du 93. Premières expériences, premiers chocs. Il doit déjà rencontrer les parents.

Au bout d’un mois et demi de cours, c’est déjà le moment de rencontrer les parents. Ayant à peine revêtu mon nouveau costume de prof (qui m’est d’ailleurs beaucoup trop grand pour l’instant), je ne vois pas ce que je vais avoir à raconter aux parents des mioches qui m’enquiquinent la plupart du temps. Je trouve que c’est un peu tôt pour avoir un avis pédagogique et constructif. Sachant que l’élève moyen sait difficilement lire et écrire, je ne sais pas par quel bout commencer.

Préoccupé par ces petites contrariétés, je ne m’attendais pas au pire. Tout content de connaître au bout d’un mois le prénom de mes élèves et de mettre un visage dessus, je me lève un samedi matin pour aller au collège.

À cause d’un problème de RER, j’arrive en retard et je rentre en trombe dans la salle où la prof de maths et moi accueillons les parents de la 5°D. Je m’installe à la va-vite, donnant plus l’impression d’un étudiant consciencieux que d’un professeur en totale maîtrise. Officiellement, ce n’est pas une réunion parents-professeurs : un rendez-vous a été donné aux parents pour leur remettre leur bulletin de mi-trimestre.

Pour l’équipe pédagogique, c’est surtout un moyen pour voir des parents difficiles à localiser et à joindre. Un mois et demi après la rentrée, les enseignants n’ont pas grand-chose à dire, si ce n’est prévenir les parents des enfants ayant un problème avec la discipline, le respect, toutes ces choses-là.

 

« Je me fais chier »

Bref, j’arrive à 9h08 dans la salle 014 et je m’installe à côté de Bachra*, la prof principale, ma collègue de maths, en face du petit Hassan* et de son père. J’apprends qu’il a de graves problèmes intestinaux et j’en conclus qu’il faudra le croire, lui, quand il voudra aller à l’infirmerie (pendant que les vingt-trois autres, de grands comédiens, gémiront à corps et à cri et qu’il ne faudra jamais céder).

Hormis cette information, la discussion est plate et inintéressante. Je répète des banalités et je ne suis pas le seul. En général, quand l’élève travaille bien, le professeur le félicite et lui demande de plus s’impliquer à l’oral. Quand l’élève ne travaille pas bien (ou pas du tout), le professeur lui demande de se mettre au travail avec fermeté mais avec le sourire car le professeur doit toujours avoir confiance en une potentielle amélioration de l’élève.

Le problème majeur réside dans le fait que le professeur se trouve face au parent ET à l’élève. De ce fait, il est confronté à un double discours. À qui s’adresse-t-il ? Au parent ou à l’élève ? Je trouve cela étrange de parler de l’élève à la troisième personne alors qu’il est en face de nous.

Bref, je me fais chier. Les élèves défilent avec leurs parents. Heureusement que j’ai apporté des pâtisseries que nous grignotons entre deux rendez-vous. Les élèves de la 5°D ne me posent pas problème, à vrai dire : ils écoutent en cours, ne travaillent pas beaucoup à la maison. C’est une classe médiocre, qui manque de dynamisme.

Ce serait plus utile que j’aille dans la salle des 4°F. Avec cette classe, je me sens dépassé. Je peine à me faire entendre et respecter. Il y a quatre ou cinq « cas problématiques » (expression non-politiquement correcte). Il s’agit d’élèves dits « perturbateurs », qui dans le meilleur des cas ne font rien en cours, quand ils n’entrent pas en conflit permanent avec le professeur. Pour ne pas m’étendre, je vais vous raconter l’histoire d’une élève avec qui, dès le début, ça a été compliqué.

 

Poings et destinées

Destinée* a treize ans et elle est mal dans sa peau. C’est ce que l’on remarque au premier coup d’œil. Elle est grande et massive. Son physique la dépasse en quelque sorte. La classe de 4° comporte beaucoup d’élèves dans son genre. Elle est celle que j’ai été amené à connaître le mieux dès le début.

Alors qu’elle était plutôt discrète pendant les premières heures de l’année, je m’aperçois qu’elle ne prend pas ses cours. Elle ne se donne même pas la peine de sortir ses affaires. Elle entre en classe, s’assied et ne fait rien. Je lui parle à la fin du cours. Elle me dit qu’elle est fatiguée.

Je lui demande si elle a des problèmes à la maison. Elle me répond que non. La situation se répète. Deux fois. Trois fois. Je décide d’écrire un mot dans son carnet pour qu’elle comprenne que la situation est grave : si elle perd pied au début de l’année, elle ne rattrapera jamais son retard. Elle ne comprend absolument rien à ce qu’on fait en classe, bien sûr. Elle est totalement larguée.

Compréhensif et enclin au dialogue jusqu’ici, je sévis donc pour la première fois. Elle s’emporte, s’énerve, fait de moi son bourreau. Le cours suivant, elle ne sort pas son cahier mais une feuille et un stylo. Elle se met à écrire la phrase « il m’a pourri la vie » en revenant à la ligne à chaque fois.

Je recommence à dialoguer avec elle, à essayer de la comprendre. Elle se met à faire quelques efforts, va jusqu’à me rédiger une lettre d’excuses. Malgré tout, lors de la dernière heure avec les quatrièmes, elle s’est comportée de manière insupportable : elle chante, crie et fait comme si je n’existais pas.

 

Je vous remercie, elle sera punie en conséquence, ne vous inquiétez pas. Je vais la frapper jusqu’à ce que le commissaire arrive. C’est notre méthode. Vous n’avez rien à dire. — La maman de Destinée*

 

Pour toutes ces raisons, j’avais prévu de rencontrer les parents de Destinée*. Je suis déjà en place avec Pierre*, mon collègue, jeune prof de sport et PP[1] de la classe. La jeune fille entre tête baissée aux côtés de sa mère, femme musclée et nerveuse au regard sombre.

Je prends la parole en premier, fais le récit des aventures de Destinée* dans mes cours. Tandis que je mentionne la lettre d’excuses que sa fille m’a écrite, la mère commence à bouillir. Elle ne me laisse pas finir et hausse la voix. Elle engueule sa fille, affirme que ce n’est pas la première fois qu’elle a des problèmes de travail et qu’elle écrit des lettres à des professeurs. Ses yeux sont injectés de sang.

Parents élèves

Nous n’avons rien vu venir. Tout d’un coup, elle lève la main sur sa fille. Un coup de poing. Au visage. Elle entre dans une fureur noire. Nous mettons du temps à réagir. Elle va continuer. Il faut l’arrêter. Faire sortir les personnes présentes dans la salle (une autre élève accompagnée de sa mère, en discussion avec un autre professeur) avec fracas.

Au grincement des chaises, se mêlent les cris de Destinée*. Au bout de quelques minutes, la mère se calme et retrouve ses esprits. Complètement abasourdis, Pierre* et moi poursuivons la discussion. Je ne sais même plus ce que je raconte, je ne m’en souviens plus. Ce dont je me rappelle, c’est ce qu’a dit la mère de Destinée* à la fin du rendez-vous, d’un ton inflexible : « Je vous remercie, elle sera punie en conséquence, ne vous inquiétez pas. Je vais la frapper jusqu’à ce que le commissaire arrive. C’est notre méthode. Vous n’avez rien à dire. »

Aux yeux de la jeune fille, je suis responsable des coups de sa mère. J’ai parlé, sa mère a frappé. Le lien est évident. Les coups viennent de moi, ont pour origine mes paroles. C’est dur de faire face à tant de violence. J’ai vécu un choc, un traumatisme. Je n’ai pu m’en défaire les journées et les nuits qui ont suivi. Je revoyais la scène, j’entendais les cris de Destinée* dans la rue ou dans mon sommeil.  

Ça a été pour moi un événement, ou mieux une aventure, comme le note le Roquentin de Sartre dans La Nausée : « Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter ».

Avant de pouvoir se mettre à raconter ce type d’événements, il faut encaisser.

Ça a été dur. Mais le plus dur, cela reste d’imaginer le quotidien des jeunes qui sont dans ma classe. A côté d’eux, je ne suis pas à plaindre.

[1] Professeur principal

* Les noms et prénoms ont été modifiés.

Dessin de Valentin Pasquier.

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