[Témoignage] Chroniques d’un néo-prof de banlieue – Tome 1 : La rentrée

Julien*, 24 ans, a obtenu le Capes de lettres modernes en candidat libre en juillet. En septembre il était sur le pont, dans le 93, face à une classe de collégiens. Sans préparation. Dans le flou. A poil. Il va témoigner dans nos colonnes tout au long de l'année et raconter le vécu de l'inconnu.

AVANT

L’air de rien, je crois que je commence à stresser. Nous sommes le 5 août 2015 et dans moins d’un mois, je serai seul, debout, avec des choses à dire, des mots pleins la bouche face à une horde de collégiens du 93. Je me suis d’abord dit que ça allait rouler tout seul, que les humains sont faits pour s’entendre et que j’avais en moi la dose suffisante d’empathie et de bienveillance pour m’en sortir. Mais j’en doute de plus en plus.

Rétrospective. Le 7 juillet, j’ai appris que j’avais obtenu le Capes de lettres modernes. Le 29 juillet, j’ai appris que j’allais enseigner dans un collège du 93. Ces deux informations (capitales dans mon existence d’apprenti travailleur) m’ont été données par un serveur informatique. Sans rien de plus. On m’informe qu’il y aura des réunions d’informations la dernière semaine d’août. Informations dont je manque cruellement pour l’instant. Le comble, c’est que ce sera mon rôle. Informer les élèves, les instruire, leur apprendre des choses mais aussi donner une forme à leur vie qui commence à peine. Comment vais-je faire ?

Après un rendez-vous à la M.G.E.N (la mutuelle des enseignants), je me rends compte que j’ai du mal à rentrer dans la peau de prof. C’est comme si la conseillère s’adressait à quelqu’un que je n’étais pas (ou que je n’étais pas encore) et que j’étais le seul à m’apercevoir de la supercherie. Je n’ai pris la place de personne et pourtant je ne me sens pas à ma place.

Au lieu de préparer mes cours (ce que je ne peux pas faire car je ne connais toujours pas mes classes), j’ai choisi de m’immiscer dans mon nouveau job par la fiction. Le film Detachment, réalisé par Anthony Kaye en 2011, pose la question de l’implication (émotionnelle, notamment) du professeur avec sa classe. Adrian Brody y joue un prof magistral de littérature américaine. Ayant choisi de rester remplaçant toute sa vie, il est regretté par ses élèves, pourtant très réfractaires au début.

François Bégaudeau a écrit un livre en 2006 – Entre les murs – qui traite de la complexité d’enseigner dans des milieux difficiles. Par ces biais, j’essaie de m’imaginer ce que ça va donner. En vain, car cela reste totalement irréel dans ma tête : moi, professeur. Ca fait bien rire mes potes en tout cas. J’ai surtout peur de m’enfermer dans un métier qui ne me plaît pas forcément. En même temps, je garde espoir. Sans prétendre que c’est le plus beau métier du monde, je crois qu’être professeur laisse un large espace de liberté et permet de donner à la jeunesse la possibilité de rêver. Ce sera ça ma mission : leur apprendre à rêver.

A une semaine de la rentrée officielle, je me rends à la journée d’accueil du rectorat de Créteil. Je n’y apprends rien de nouveau : ce ne sont que grands discours qui ne parlent pas de la réalité du métier. Tous les intervenants usent d’une magnifique langue de bois sur nos conditions de travail. Ah oui, je ne vous ai pas dit : le collège où je vais enseigner fait partie de ceux classés en REP + (réseau d’éducation prioritaire plus). C’est la nouvelle classification : les ZEP n’existent plus, place aux REP et REP +.

Les REP+ concernent les quartiers ou les secteurs isolés connaissant les plus grandes concentrations de difficultés sociales ayant des incidences fortes sur la réussite scolaire — Portail national des professionnels de l’éducation

La semaine de formation sert quand même à quelque chose. J’y apprends comment faire mon premier cours, comment organiser ma première séquence. Je n’ai pas eu le temps de me familiariser avec les programmes et je dois déjà entrer dans le bain. J’ai visité mon collège : l’équipe a l’air super sympa, ma tutrice dynamique et positive. Tout le monde est très concerné par la précarité des élèves. Ce collège accueille même des élèves qui ne parlent pas français et/ou qui n’ont pas été scolarisés dans leur pays d’origine. Certains enfants sont des réfugiés de guerre. Je me dis qu’elle est belle quand même la République. D’ailleurs, je suis chargé (en plus de mes deux classes) d’un cours de soutien pour élèves allophones, soit non-francophones.

Dessin : Valentin Pasquier
Dessin : Valentin Pasquier

JOUR J 

Après plusieurs crises d’angoisse durant les jours précédents, je me lève motivé à l’idée de donner mon premier cours à des cinquièmes. 8h10 : je vais chercher les élèves dans la cour et les amène dans la classe. J’essaie de me faire respecter, certains commencent à me tester. Cette première heure se passe sans heurts. C’est avec les quatrièmes, une heure plus tard, que j’aurai plus de problèmes. Ils sont beaucoup moins disciplinés, jouent au plus con et rien ne les intéresse moins qu’un cours de français. Je leur fais remplir une petite fiche pour apprendre à les connaître et savoir ce qu’ils aiment. En gros, ils n’aiment rien à part les grecs (pas le peuple qui galère en ce moment mais les kebabs), le football (écrit de toutes les manières sauf de la bonne) et la télé-réalité. Je me demande comment on va arriver à communiquer.

APRES 

Il a fallu attendre mon deuxième jour au collège pour me sentir dépassé. Vendredi 4 septembre, 14h40, salle 216 : lors de la diffusion du powerpoint qui introduit la séquence sur Maupassant et la nouvelle réaliste, les quatrièmes sont dissipés. Un énergumène livre son commentaire (sans lever la main ni demander la parole, sinon c’est pas drôle) à chaque diapositive. Au début, je rigole : « Maupassant, c’est un vieux mec ». A la fin, beaucoup moins : « C’est trop ennuyeux, M’sieur, votre cours ». J’ai voulu leur expliquer comment prendre des notes mais cela n’a pas fonctionné. Dépassée, une adolescente en détresse range ses affaires au milieu du cours. Je viens la voir, elle me répond : « J’m’en fous ». Je veux en envoyer certains chez la CPE mais elle n’est pas dans son bureau. Je les garde jusqu’à la fin de l’heure. Je suis sur le point d’imploser, j’attends la sonnerie avec plus d’impatience que les élèves. En partant, je passe par la salle des profs où je suis soutenu par mes collègues. Je finis par remplir des rapports d’incident. Une prof de français me congratule : « Félicitations, ton premier rapport ! On va fêter ça. Lundi, apporte du champagne ! » Il va falloir prendre du recul mais Dieu ce que ça va être compliqué. Les autres profs m’affirment qu’ils sont TOUS passés par là. Je suis en phase de transition, il va falloir que je m’adapte à mon nouveau métier.

Lundi matin, 8h10 : je retrouve la classe de quatrièmes avec beaucoup d’appréhension. J’ai décidé de m’y prendre autrement. Je me montre plus ferme, j’ai préparé un plan de la classe, je leur indique leur place quand ils rentrent dans la salle, je leur fais un topo sur le respect et l’ambiance de travail. Je n’accepte pas les trois élèves perturbateurs en cours, je les rencontre à 10h dans le bureau de la CPE. Je suis surpris de leur docilité en sa présence : ils reconnaissent leur faute et s’excusent (ou presque). J’espère que cette première intervention sera sans suite. L’heure s’est bien passée : j’ai pu faire cours dans des conditions décentes. Je reprends espoir après un weekend de doutes.

La suite bientôt disponible sur Slapzine...

*Le prénom a été modifié

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