Tango sauvage dans les rues bordelaises

Un soir de janvier, sur une petite place de Bordeaux, s’échappe un air de tango. Trois fois par mois dans un lieu public de la ville se tient une milonga sauvage. Une milonga c'est un rassemblement de danseurs de tango; sauvage parce qu’elle a lieu dans des endroits improbables, à première vue inappropriés à la pratique de cette danse venue d’Argentine

 

Crédit photo : Adrien Develey pour Slapzine
Crédit photo : Adrien Develey pour Slapzine

Sur la Place de la Chapelle Sainte Bernadette, quelques lampions en papier et des enceintes ont été disposés l’espace d’une soirée. Au milieu d’une piste improvisée, un homme guide une femme, la tenant fermement par la taille, elle a les yeux clos, et glisse et virevolte sur les pavés au rythme langoureux d’un classique de Carlos Gardel. Autour d’eux, d’autres couples suivent les notes des violons et de l’accordéon. Le froid ne semble pas les atteindre.

Sur un côté danse Ricardo. Grand brun au teint halé, quarante – quatre ans, cet Argentin de Cordoba a fondé l’association Tango Feroz à Bordeaux il y a six ans: « Quand je suis arrivé en France il y a une dizaine d’années, j’ai côtoyé rapidement la communauté argentine de Paris où je vivais, et les milongas existaient déjà dans des endroits spéciaux comme des salles de danse ou des cabarets. Mais il n’y avait pas d’endroit où l’on pouvait vraiment montrer le tango directement au public pour le faire partager au plus grand nombre. Ce qu’on a alors voulu faire, c’est dévoiler à la rue entière la beauté et l’envoutement du tango ».

C’est ainsi que se sont créées, d’abord à Paris puis en province, des milongas sauvages, dont le tango feroz à Bordeaux. Féroce, parce que le tango n’est pas une danse de salon ordinaire, encore moins un refuge de calme et d’apaisement.

Crédit photo : Adrien Develay pour Slapzine
Crédit photo : Adrien Develay pour Slapzine

C’est au contraire une explosion des sens et des émotions. « C’est une énergie, vouloir guider ou être guidée, dominer quelqu’un ou être dominée, c’est une danse d’une extrême intensité sensuelle » explique Lisa, jeune femme de 27 ans qui vient danser à chaque réunion avec son compagnon. La journaliste argentine Evita n’avait-elle pas elle-même, selon la légende, séduit le général Perón, emblématique président d’Argentine, en dansant un tango.

Guillaume, trente-cinq ans, danse avec sa femme Lupe, Uruguayenne. Ils se sont rencontrés en Argentine il y a six ans, et n’ont depuis jamais cessé de danser. « Il faut voir le tango comme une danse prénuptiale, l’homme séduit la femme. Les deux partenaires sont à la fois très distants et soumis à la promiscuité des pas », décrit Guillaume. « C’est une succession de pas et de figures où l’homme séduit la femme, qui le rejette plusieurs fois, pour ensuite tomber inexorablement dans ses bras et s’abandonner à lui » précise Lupe en espagnol.

Un rituel sexiste, pourrait-on penser. Les « tangeros » ne le voient pas de cette manière. « L’homme guide la femme pendant la danse, jamais l’inverse, il la domine entièrement en donnant le ton des mouvements sans qu’elle ne puisse résister. Et paradoxalement se dire qu’on ne peut rien faire, qu’on est plus maitresse de ses mouvements, qu’on a pas le choix, on arrête de penser l’espace d’un moment, on se libère de notre corps. C’est un vent de liberté » assure Marlène, trente-huit ans, amatrice de tango depuis quinze ans.

Ce vent de liberté compte de plus en plus d’adeptes issus du petit monde bordelais. Amateurs ou confirmés, curieux ou passionnés, ils sont chaque mois plus nombreux à succomber à « la pasión » sur les pistes improvisées dans les rues de la ville. Danse et philosophie deviennent alors aussi inséparables que les danseurs.

Tango Feroz n’a pourtant rien inventé. Au dernier siècle à Buenos Aires, les marins et militaires portègnes dansaient déjà le tango, entre hommes ou avec les prostituées des quartiers de la Boca et de San Telmo. La danse se muait alors en duel, entrainement de virilité réalisé sous les yeux des noctambules, avant de passer les portes des maisons closes du Rio de la Plata.

Renseignements : 
Tango-feroz.com 
0557269179 
Centre socioculturel de Merignac

Adrien Develay 

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