Straight Edge : Éthique de loup solitaire

Rigoureux et à l'idéologie radicale, les "Straight Edge", tribu urbaine issue de la musique hardcore, disparaissent de la scène musicale alternative. Ces solitaires végans, opposés aux drogues, à l’alcool et au sexe sans sentiments, font face à une relève dévoyée.
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Photo d’un tee-shirt Straight Edge

Des tee-shirts à l’effigie des groupes de Hardcore, sous-genre musical à contre-courant du punk nihiliste des années 80. Des Nike Air aux pieds. Une croix sur le dos de chaque main et, sur leur peau, des tatouages qui figent leur idéologie : Straight Edge. « Pas d’alcool, pas de drogue, pas de sexe sans sentiment, et véganisme militant », revendiquent les plus extrêmes. Des apparats et slogans qui les distinguent des autres tribus urbaines. Un mode de vie réservé à quelques-uns.

« Aujourd’hui, si je ne traînais qu’avec des Straight Edge, à Bordeaux ou en France, je le vivrais mal. Il ne me manquerait plus que de mettre des rangers et de devenir fasciste », exagère Jean. À 26 ans, cet ancien du mouvement est fidèle à son poste. Il est entouré d’amateurs de Hardcore, cette musique qui l’anime. Mais il est seul dans ses idées jusqu’au-boutistes. Grande taille. Grande culture musicale. Grande haine. « Je sais que je suis une caricature de moi-même en mettant ces tee-shirts, etc. Si tu veux persister dans cette idéologie, tu dois le faire violemment. Pas physiquement ou esthétiquement, mais à travers du son. » Sa musique est sa came. Sa catharsis est sa façon d’en découdre. Il a débuté à l’âge de 13 ans attiré par le Hardcore, par ses guitares agressives. Envoûté par ses paroles réactionnaires.

Des enfants désenchantés nostalgiques du passé

Hermétiques, quelque peu isolés, ils sont les acteurs d’une sous-culture qui a du mal à prendre son envol en France. « Je crois qu’on est trois…quatre…C’est dur à dire. On n’est pas nombreux à Bordeaux », hésite un musicien de la scène Hardcore, tout en allumant une cigarette. Comme Jean, il partage l’esthétique, les goûts musicaux et un tee-shirt noir (à l’effigie d’un groupe). Mais la rigueur du vrai Straight Edge lui manque : les valeurs des aïeux.

Les pères fondateurs du mouvement, devenu depuis une éthique et une mode de vie, sont bien présents dans la scène musicale Hardcore. Des groupes comme Minor Threat (1980) et Youth of Today (1985), ont régi et régissent encore aujourd’hui certains bataillons récalcitrants. Des morceaux comme Straight Edge de Minor Threat et No more de Youth of Today ont marqué les mentalités, prônant le refus de l’alcool, des drogues et faisant la promotion du véganisme.

 

I’m a person just like you
But I’ve got better things to do
Than sit around and fuck my head
Hang out with the living dead
Snort white shit up my nose…

 

 

Meat eating flesh eating think about it
so callous to this crime we commit…

 

Ils étaient les pionniers, à l’origine de ces croix sur le dos des mains, marques qu’on mettait aux moins de 21 ans à l’entrée des concerts aux États-Unis. C’était l’âge d’or. Un âge où des enfants désenchantés, acculés par la misère sociale, ont réagi et inversé la tendance nihiliste du punk de leur époque. Mais aujourd’hui, tout est révolu. Les « crews », groupes soudés et homogènes d’autrefois, se sont divisés.

Le schisme et les “poseurs”

Bordeaux n’est pas exemplaire en matière d’unité dans le Hardcore. Le « crew » y est hétéroclite. Des affinités musicales semblables se côtoient, sans pour autant partager la même idéologie. Les « Old school » (la vielle école), les « Breakdown » (nouvelle tendance musicale au comportement agressif) et « Anarcho-punks » se partagent la scène. Mais peu d’entre-eux assument le « vrai engagement » du Straight Edge.

« En 2015, j’ai de plus en plus de mal à comprendre pourquoi il y a des gens qui se revendiquent Straight Edge », assène Jean. Sa musique, qui a gardé l’empreinte du Hardcore, a été défigurée, d’après lui, par la relève. Le genre a mué. Le rythme et le style musical restent, parfois, les mêmes. Mais l’idéologie a été mise à mal. « Les Beatdowns sur-jouent. Ils passent volontairement pour des cons. Ils en arrivent même à flirter avec des trucs politiques. Ces mecs-là sont dans une pose. Ils jouent avec l’idéologie ». Ils surfent, d’après Jean, sur la vague. C’est l’effet de mode. « À Bordeaux, on ne le fait en aucun cas au nom d’une éthique. C’est resté au passé ». Mieux vaut-il rester fidèle à son éthique, seul dans ses idées et se fondre dans la masse.