[REPORTAGE] Un Roi au pays des menteurs

Dans un recoin du Lot-et-Garonne se cache une capitale inattendue : celle des menteurs. Lieu où l’imagination s’inscrit dans le réel. Lieu de sacre, chaque année, du Roi (mondial) des menteurs. Rencontre.

« Bonjour majesté. » Le salut est formel, Gilles Capot serre la main de Pierre Gallio. Ni courbettes ni déférence, un simple bonjour teinté de malice au dernier Roi des menteurs. Un roi septuagénaire vêtu d’un blouson de cuir et coiffé d’un chapeau en feutre. Il revient sur les lieux de son couronnement, à Moncrabeau, paisible village de 750 âmes au croisement du Gers et du Lot-et-Garonne. Capitale mondiale des menteurs.

Sur une fine arête entre vérités historiques et réalité travestie, une association du village a réécrit son histoire. Celle d’un peuple gascon amateur de belles histoires, drôles et plausibles. Un mode de vie loué, cultivé par l’Académie des menteurs. En tous points similaires à l’Académie française, aiment-ils expliquer, si ce n’est la tenue qui diffère et une parité instaurée bien avant les Immortels.

Claude Carlesso et Gilles Capot, président et vice-président de l’Académie, en sont membres depuis les années 80, alors qu’ils atteignaient juste le cap des trente ans. Ils sont aujourd’hui les passeurs d’une tradition ancestrale aux fondements incertains. Elle aurait vu le jour sur la petite place de la Halle, au coeur du village. « Avant, les gens ne communiquaient qu’à l’oral. Ils se retrouvaient ici et se racontaient leurs péripéties. C’est comme ça que ceux qui n’avaient pas d’histoire ont commencé à en inventer ». À cet endroit, le mur vomit un vieux trône de pierre. Pourquoi a-t-il été taillé ici ? « On ne sait pas, mais on peut tout imaginer », explique Gilles, mystérieux. Au-dessus du fauteuil, une pierre se détache légèrement. On y lit : « Pierre de vérité, 1743 ».

Menteurs
Entre un crâne de chèvre et une récompense institutionnelle, l’Académie garde dans son local une photo d’archive d’un habitant jurant face à la pierre de Vérité. La tradition ne serait donc pas inventée ?

Gilles, « né avec la menterie », est la transposition vivante de son petit village. Enfant, il pouvait acheter pour 1 franc un brevet de menteur dans l’épicerie du village, aujourd’hui disparue. L’Académie propose toujours le diplôme, « certifié Bac +10 par Jack Lang ». Cigarette au bec, il s’arrête avec émotion devant une paire de cornes. « C’est le monument au cocu inconnu, on se doit de marquer une minute de silence ». Avec toujours autant de sérieux, il signale un panneau mettant en garde contre une traversée d’éléphants roses ou présente le crâne de Henry IV enfant. Chaque recoin du village transpire ainsi l’histoire de cette vieille tradition. Sur des plaques, les menteries sont affichées. L’ajout d’anecdotes est le bienvenu. Il suffit d’y croire.

Elephant
Placé devant un bar aujourd’hui fermé, le panneau annonce le passage de pachydermes à la démarche incertaine. Des empreintes roses sont peintes au sol.

« Je jure de travestir la vérité »

Debout sur le trône, Pierre Gallio a juré pour la cinquième fois en août 2015 de « travestir la vérité, toute la vérité, rien que la vérité » après avoir embrassé la pierre. Le festival des menteurs intronise chaque année, depuis 40 ans, un Roi des menteurs. Les quarante académiciens, nés ou habitants de Moncrabeau, jugent à coup de cuillères de sel — de une à dix — la meilleure menterie, une histoire vraisemblable teintée d’humour. De petits pages prennent part au folklore, recueillant le précieux sésame dans un sac en toile de jute. Le gagnant est désigné au poids du sac de sel. « Plus une histoire est salée, plus elle est bien », ponctue un Gilles peu avare de jeux de mots. Chaque année, la dizaine de candidats prétendant au graal n’a qu’une seule règle : ne jamais parler de religion ou de politique.

Chez lui, le monarque conserve les mémoires de ses règnes passés. Scolaire, il dévoile un cahier grand format à carreaux dans lequel il rédige à la main ses menteries. « Je les prépare six mois avant la cérémonie. Il faut que les histoires tiennent la route, ne pas lire et ne surtout pas bafouiller », explique le maître menteur. « Dès que j’ai une idée, je la note, et ensuite ça déroule tout seul ». L’actualité l’inspire. « Une fois, j’ai gagné avec la grippe aviaire, une autre fois avec les ours des Pyrénées… »

Pierre déclame dans son salon la menterie qui lui a offert sa cinquième couronne, à l’été 2015. Perfectionniste, il s’excuse d’avoir à lire ses notes, il ne la connait plus par cœur.

Père de deux enfants, plusieurs fois grand-père, le Roi des menteurs ne vit pas dans la dorure. Seul son saxophone, dans un coin du salon, a des reflets aux couleurs de la royauté. Ses performances s’affichent plutôt sur le haut de l’armoire où cinq trophées sont alignés. Il y a aussi un sac de sel, « 1510 grammes, ce n’est pas mon meilleur résultat. » Et une bouteille d’Armagnac encore enfermée dans un coffret de bois pyrogravé d’une chèvre, le symbole de Moncrabeau — Mont des chèvres en gascon.

Ce sont des menteries : il faut travestir la vérité. Oui, on peut appeler ça des mensonges mais…
— Pierre Gallio, quintuple Roi des menteurs.

Ajusteur tourneur un temps, employé municipal ensuite, rien ne prédestinait le natif de Nérac, à une dizaine de kilomètres de Moncrabeau, aux hautes sphères du mensonge. « J’y suis allé pour la première fois dans les années 80 ». Un peu par hasard, pour découvrir cet exercice loufoque. Son talent de conteur a maintenant traversé les frontières de la cité gasconne. Les copains de la pétanque lui demandent souvent un petit récit. Parfois hélé, reconnu au coin d’une rue, sa notoriété de monarque l’a conduit une fois à la télé. Pierre se souvient surtout du buffet. « Il y avait de la bouffe partout, comme une noce. Et toute la nuit ça picolait ». Un bon souvenir.

Paradoxalement, le Roi des menteurs avoue ne pas savoir mentir. Le vocabulaire a son importance, les Moncrabelais ne déclament pas des mensonges, « ce sont des menteries : il faut travestir la vérité. Oui, on peut appeler ça des mensonges mais… ». L’argumentaire est bancal. Et tout le village porte le sceau de ce paradoxe. Cette fine frontière entre un univers transformé et la réalité. Parfois si bien maquillée que les meilleurs des menteurs se perdent dans leur propres histoires.

 

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