Quand les pêcheurs du Ferret sont à l’arrêt

Depuis quatre semaines, certains pêcheurs du Cap Ferret n'ont pas pu joindre la haute mer. Bloqués à quai par les conditions météo, l'argent ne rentre pas et le temps se fait parfois long. Rencontre sur terre avec ces hommes de la mer.

9h30.

Un tour de clé. Une volute de fumée s’élève de la carcasse en aluminium du Snap, nom de la petite vedette de pêche d’une dizaine de mètres. Le moteur ronronne doucement dans le port de la Vigne, au Cap Ferret. Olivier Argelas, marin pêcheur et capitaine du Snap lâche : « On commence à en avoir ras la casquette ». Depuis quatre semaines, il ne peut pas travailler. « Pas tant à cause des conditions météo que de la houle ». La houle, ce ressac formé par des bancs de sable à la sortie du bassin d’Arcachon. « Tu prends des vagues de deux, trois mètres, ça peut faire chavirer le bateau« .

Au même moment, de l’autre côté du port, l’Éole démarre. La vedette de Pierre Dignan retourne mouiller à l’entrée de l’enceinte portuaire. Olivier salue son collègue d’un geste de la main.

Le port est douché par une luminosité brumeuse. « On va prendre un grain sur le museau », prédit Olivier, relevant le col de son long manteau jeté sur une chemise à carreaux. Le vent et le sel ont tracé quelques sillons sur sa peau. Visage bruni, sourcils en broussaille, barbe sauvage et cheveux mi-longs qui volent librement. Une gueule.

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Olivier Argelas dans la cabine de commande du Snap.

 

10 heures.

Une coupe de plastique orange à la main, le capitaine du Snap part à quelques pas de là écoper son annexe. La pluie de ces derniers jours s’est accumulée dans le fond de cette petite barque à moteur qui permet de rejoindre la vedette lorsqu’elle est amarrée à l’extérieur du port, sa place attitrée.

Bloqué à quai, Olivier Argelas tue le temps. Chaque jour, il amène sa fille de 6 ans, Ioulia, à l’école. Il se rend ensuite au port, vérifier les amarres des bateaux, réchauffer un peu les machines pour éviter qu’elles ne s’enrhument, remplir de la paperasse ou prendre quelques photos, l’un de ses passe-temps. « Il n ‘y a pas vraiment d’excitation à reprendre la mer, mais on commence à trouver le temps long ».

 

11 heures.

Pierre revient de l’Éole. Mauvaise nouvelle : le corps-mort, la pierre servant de point d’ancrage, doit être remplacé, et la chaîne d’amarrage avec. « On a rentré le bateau dans le port un jour trop tard, il y a eu du vent à plus de 100 km/h, ça a lâché ». Quand il mouille à l’extérieur du port, l’Éole est attaché à deux pierres de 500 kilos chacune. Par gros temps, les vedettes sont invitées à s’abriter à l’intérieur mais sont trop grosses pour se faire une place à l’année entre les bateaux de plaisance.

Olivier laisse là ses deux collègues. Il doit passer récupérer du matériel à sa cabane avant de filer à une réunion, dans une heure. Âgé de 40 ans, il a déjà 18 ans de métier. Il a repris le flambeau de son père. La cabane familiale accueille le matériel. Les week-ends et pendant l’été, la mère d’Olivier y reçoit aussi des clients pour de la vente directe.

Olivier Argelas

L’odeur iodée des poissons est prégnante. Dans un coin, des drapeaux d’équipes de rugby du top 14 sont disposés dans un pot. « Ce sont des clients qui lui ramènent ça », explique le marin. Quelques pattes arrachées d’araignées désormais absentes de l’aquarium semblent s’être perdues. Des éclats d’écailles émaillent le plan de travail.

Le pêcheur mise beaucoup sur la vente directe et le circuit court, plus rentables selon lui, que la vente à la criée dans laquelle on ne maîtrise pas les prix. En ce moment, c’est compliqué, il n’a pas de produit à écouler. « Chaque année, les mois d’hiver sont une galère ». L’attente fait partie de la vie du pêcheur qui doit composer avec. Il est rare que le bateau reste à quai si longtemps, mais les mois maigres sont communs. « Il faut intégrer tout de suite que l’on doit calculer notre salaire à l’année ». Olivier a dégagé 30 000 euros en 2014, mais c’était une année difficile, 2015 a été plus clémente avec 10 000 euros supplémentaires. Il faut donc savoir gérer son salaire. « Tu es fourmi ou tu es cigale », appuie son collègue, Pierre Dignan, sourire entendu aux lèvres. Une des deux options n’est pas viable pour le marin-pêcheur.

 

Je ne pousse pas mon fils à faire ce métier parce que ça part en sucette. Maintenant il faut prendre deux fois plus de risques pour avoir le même salaire.

— Pierre Dignan, marin-pêcheur.

 

14 heures.

À bord de l’Éole, à quelques encablures du port, Pierre explique d’un ton bourru : « Je ne pousse pas mon fils à faire ce métier parce que ça part en sucette ». Son oeil rieur, bleu perçant, porte un regard moribond sur l’état de sa profession. Pour de petites vedettes comme celles du port de la Vigne, « le salaire a bien diminué. Maintenant il faut prendre deux fois plus de risques pour se maintenir au même niveau ». Le risque de sortir par trop gros temps pour ces bateaux de pêche qui ne peuvent passer que très exceptionnellement une nuit en mer, dans l’attente que la houle permette le franchissement de la passe.

Le rire communicatif du cinquantenaire résonne pourtant dans la cabine de son bateau qu’il ne chevauche plus que pour le réparer, lassé par la pêche au filet, si peu technique. Il préfère désormais amener les touristes faire de la pêche au gros, à la ligne, et gérer la maintenance de ses trois bateaux.

Pierre et Thibault remplacent la chaîne d'amarrage. Thibault en profite pour nettoyer la bouée.
Pierre et Thibault remplacent la chaîne d’amarrage. Thibault en profite pour nettoyer la bouée.

« On ne s’ennuie jamais ! » La mécanique occupe une bonne partie du temps de Pierre. « L’important est que le bateau démarre tous les jours, c’est essentiel l’entretien ». Aujourd’hui comme souvent, Thibault Laforêt, son jeune matelot de 25 ans l’assiste dans cette tâche.

15 heures.

La chaîne d’amarrage a été rapidement remplacée par le duo complice. Le corps-mort sera jeté demain au fond du bassin. Thibaut retire son pantalon imperméable. « On a pas encore celui de cette année », plaisante le jeune homme en désignant le calendrier érotique, en bonne place dans la cabine.

Il espère un jour prendre la suite de Pierre, mais s’éloigner de la pêche au filet. Ou alors en complément, « pour faire bouillir la marmite ». Il se tournera vers la pêche au thon à la ligne peut-être, plus dynamique et sportive.

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15h30.

Les deux hommes montent à bord de l’annexe pour regagner le port. Le moteur, tenu par Thibault, cigarette au bec, résonne dans le calme du lieu. Ils doivent encore travailler sur les moteurs d’un bateau en cale sèche. Puis quelques bricoles à préparer pour le lendemain.

Chaque jour, les marins du petit port de la Vigne s’affairent. En attendant que la mer leur ouvre de nouveau les bras.

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