[Portrait] Les leçons d’Hervé Le Corre

Une année s’est déjà écoulée depuis la sortie de son dixième roman, Après La Guerre, prix Le Point du Polar Européen 2014. Un succès critique et public, auquel Hervé Le Corre ne s’attendait pas, lui qui enseigne le Français dans un collège de la banlieue bordelaise. Portrait de cet auteur rare et passionné, qui, depuis vingt-cinq ans maintenant, trace son sillon dans le polar français, à l’abri des regards.

6a0120a864ed46970b01a511a1eac6970cRendez-vous est pris un mardi, à la Brasserie des Arts, sur le Cours Victor Hugo. « Je traîne peu dans Bordeaux, et ce lieu me rappelle ma jeunesse lycéenne et étudiante… Un peu comme un pèlerinage archéologique ! »

Pourtant, pas l’ombre d’un vestige à l’horizon. Du haut de ses cinquante-neuf ans, l’homme en noir est sur tous les fronts : professeur de Français dans un lycée à Bègles, engagé, syndiqué, écrivain… Quand il peut, mais surtout quand il veut. « Je ne suis pas pressé. Si je suis fatigué, qu’il y a un paquet de copies sur mon bureau, une connerie à la télé ou des potes à voir, je n’écris pas ».

 

Itinéraire d’un éternel passionné

N’essayez pas de lui imposer ce qu’il doit faire. Les lectures obligatoires à l’école ? Très peu pour lui. Profitant de la bibliothèque du comité d’entreprise de son père, ouvrier dans la métallurgie, le petit Hervé découvre la littérature à treize ans grâce à Regain, ce roman de Jean Giono « où il ne se passe pas grand chose : un mec qui est tout seul dans un village rencontre une femme et va être heureux avec elle. J’ai trouvé ça extraordinaire, et ça m’a refilé le virus». Vinrent ensuite les Zola, qu’il ingurgite au rythme effréné d’un ouvrage par semaine. Il y découvre les choses de la vie, à une époque où les sources de connaissances se comptent sur les doigts d’une main. Tantôt secoué, tantôt étonné, chaque lecture est prétexte à l’émerveillement. « Encore aujourd’hui, quand je lis un bouquin, je cherche à retrouver toutes ces sensations ».

L’écriture, quant à elle, est entrée dans sa vie à la vingtaine, lorsque les vers de Charles Baudelaire lui inspirent des poèmes qu’il dédie à ses petites copines, « ce genre de trucs qu’on est très nombreux à faire ». Puis, à la lecture de L’Automne du Patriarche, il tombe en admiration devant la plume de Gabriel García Márquez, qu’il tente de se réapproprier.

Un jour, un copain bien inspiré lui prête un polar de Jean Patrick Manchette. Il en dévore d’autres dans la foulée. Son chemin est tout trouvé, sa voie toute tracée : raconter des histoires contemporaines, violentes. « J’ai commencé à écrire parce que j’adorais lire. Il y a une relation évidente entre le plaisir de lire et l’envie de faire pareil, d’abord, puis de se distinguer, d’avoir sa propre voix, sa propre vision du monde».

logo-serie-noire-gallimardSa première tentative sérieuse de roman, il l’envoie par La Poste, fin 1989. Huit jours plus tard, Gallimard le rappelle : La Douleur Des Morts sera publié dans la célèbre Série Noire, en 1990. Vingt-quatre ans et neuf romans plus tard, il revient avec Après La Guerre, gros bébé de 524 pages publié chez Rivages.

 

Une certaine idée du polar

Le style Le Corre est l’un de ses faits d’armes. Son credo : « Capter par les mots les ambiances, les émotions et tenter de créer chez le lecteur des sensations, des réactions ». Pour ce faire, le Bordelais, qui se méfie de la facilité, ne laisse aucune place à l’à-peu-près. Un précis et rigoureux travail de relecture lui est indispensable afin de trouver le vrai dans chaque pion de sa narration, du vocabulaire à l’énonciation, en passant par la musicalité des phrases et des dialogues. « Trouver la voix des personnages, c’est se mettre dans la peau de plusieurs personnes à la fois. Trop souvent, je lis des romans où les dialogues sonnent faux. Ou bien parce qu’ils sont trop écrits, ou bien parce qu’ils sont d’une banalité affligeante. Il faut trouver la juste mesure ».

Ses livres sont pour lui un exutoire, un moyen de mettre des mots sur ses peurs – « la saloperie humaine, la violence, la guerre, la déportation, toute la violence des hommes » –  comme pour mieux les refouler. Ce pessimisme, cette réaction affective, c’est sa « jambe boiteuse », celle dont sort la littérature. L’autre, celle qui le maintient debout, c’est celle de la raison, de l’analyse, du citoyen. Nul doute que les deux contribuent à sa connaissance accrue de l’espèce humaine, dont il n’a de cesse de décrire les bassesses.

 

Crédit : Rivages
Crédit : Rivages

Après La Guerre

Dans son dernier ouvrage, Après La Guerre, il dépeint avec rudesse et noirceur les contours du Bordeaux des années 50, aux mains d’anciens collabos – sous les traits de l’infâme Commissaire Darlac – et dont on envoie les gamins – parmi lesquels Daniel, un jeune mécano – au casse pipe d’alors, la guerre d’Algérie.

Ce n’est pas un hasard si ces deux sujets que sont la Shoah et la guerre d’Algérie se sont retrouvés couchés sur le papier par le romancier. Ce passionné d’histoire, qui dévore les encyclopédies étant petit, a toujours eu un faible pour les périodes où l’on était obligé de choisir son camp, lorsque la tiédeur n’était pas de mise. « Pour un romancier, c’est du pain béni. Ça permet d’avoir des caractères bien trempés et des personnages qui s’engagent dans l’action ».

Bordeaux, cette ville touristique rayonnante, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, a sa face cachée ; son époque peu glorieuse que l’on voudrait à tout prix enterrer. C’est ce rapport presque amnésique à l’occupation, à la Shoah, que l’auteur souhaitait aborder dans son roman, aidé en cela par les souvenirs précis de sa mère, petite fille au début des années 40.

Et puis, alors qu’il est jeune adolescent, il assiste à un vif échange entre ses deux oncles, tous deux revenus de la guerre sans nom. L’un a trouvé ça « plutôt rigolo, de façon assez ignoble », l’autre en est devenu totalement pacifiste, sans même avoir pris part aux combats. Ces deux points de vue ont nourri son récit, à l’instar des abondants écrits traitant du conflit, tant algériens que français, que l’on peut trouver aujourd’hui.

Il n’était pas concevable pour lui d’écrire sur de tels sujets sans s’être copieusement documenté en amont, les souvenirs familiaux – et Zola –  ne faisant pas tout. Le plus important ? Les armes. « Quand on parle de la guerre, il faut être précis sur les calibres, les armes, les blindés ». Il s’est trouvé pour l’occasion un allié de  choix, en la personne de.. Google.

 

Christophe Ono-Dit-Biot, Hervé Le Corre et James Ellroy // Crédit : Le Point.fr
Christophe Ono-Dit-Biot, Hervé Le Corre et James Ellroy // Crédit : Le Point.fr

La discrétion avant toute chose

Hervé Le Corre n’a jamais été un grand amateur des projecteurs. Et n’a d’ailleurs jamais eu à se tenir dans leurs faisceaux. En vingt-cinq ans de carrière, il n’y eut que quelques articles de presse par-ci, par-là. Il est alors facile pour ce professeur de Français « par défaut » – suite logique de ses études en khâgne – de rester dans cet anonymat. « Tant qu’il y avait un mec qui m’imprimait, j’étais content ».

Demandez à ses élèves s’ils connaissent le passe-temps de leur professeur. Soit ils vous répondront ce que leur ont dit leurs parents – « Eh, y’a ton prof de Français qu’est dans le journal, paraît même qu’y fait des livres ! » – soit ils resteront muets. « Quand je suis devant des élèves, ils ont besoin d’un professeur, pas d’un écrivain ». Un point d’honneur est porté à la séparation de ses deux activités. « De moi-même, je ne parle jamais de ce que je fais ».

Pourtant, devant le succès commercial et critique rencontré par Après La Guerre, il a du se résoudre à sortir de l’ombre. Au moins pour recevoir son Prix Le Point du Polar Européen des mains de James Ellroy, en 2014. Celui pour qui la qualité d’un bouquin devrait prendre le pas sur l’image de marque de son auteur avoue que cette reconnaissance du milieu ne le laisse pas indifférent. Qui saurait l’être ?

À la question d’une éventuelle adaptation sur grand écran de son roman, le passionné de cinéma répond par l’affirmative : « Quand j’écris, je me fais mon film ». Le grand enfant abonde dans le même sens : « Quand j’étais petit garçon, je passais des heures et des heures à jouer au petit soldat, à me raconter des histoires. Pour moi, écrire ces histoires-là, c’est enfantin, c’est comme un jeu ».

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