Lui, André, mercenaire de Kiev

Une mer de pneus brûlés. D’innombrables couronnes de fleurs. Au moment où la Crimée tient son référendum indépendantiste, un mois après le départ de Ianoukovitch, Maïdan a des airs de musée des horreurs. Maïdan a des airs de monument aux morts. André est une de ses statues. André est un des gardiens du « cimetière » Maïdan.

 

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La place Maïdan le 12 avril, ©СмdяСояd sur flickr

Au Baraban, un bar situé à quelques pas de la place qui a vu tomber cent ukrainiens au nom de la Liberté, la présence d’André détone. Déco pop et musique eighties: l’univers kitsch de l’établissement tranche net avec l’ambiance pesante de la ville. L’homme n’est pas du genre à se trémousser sur du Carapicho. Il arbore un look de cambrioleur, sépulcral, tout de noir vêtu, cagoule retroussée sur la tête. Assis au comptoir, presque machinalement, il tâte sa ceinture pour vérifier si sa matraque est bien fixée. Même opération avec sa machette, dissimulée dans une de ses Rangers. Colosse au repos descendant quelques pintes, il n’en reste pas moins aux aguets. D’un regard à mi-chemin entre l’indifférence et la sévérité, il balaie la petite salle. Ses traits sont tirés, son teint blafard. Une fatigue apparente qui ne l’empêche pas d’avoir quelque chose de gracieux. Yeux azur et barbe blanche immaculée, il se donne un air de Zeus Slave. A vrai dire, André passerait assez mal dans un temple. Son autel à lui, c’est Maïdan.

Catholique orthodoxe, André a son armée de fidèles. Elle répond au nom de « Golden Lion », une milice nationale parmi les plus influentes d’Ukraine. Ses membres se repèrent à leur écusson, un lion doré brodé sur la manche. Ils font partie de la première catégorie des inamovibles de Maïdan : « les pros », anciens policiers, militaires, mus par une conviction politique. Les autres, André les considère comme « des jeunes loups ». Des déclassés, des orphelins, des sans grades, qui ont gagné avec la Révolution une reconnaissance sociale, une utilité et l’aumône légitime pour manger.

Comme d’autres groupes révolutionnaires, les Lions ont fait leur QG d’un bâtiment officiel déserté au début de l’insurrection. Ils ne comptent pas le quitter de sitôt. Le calme qui règne à Kiev n’est à leurs yeux qu’une illusion. Dans son anglais presque parfait, André affirme qu’il « faut continuer à mettre la pression sur le gouvernement de transition ». Il juge celui-ci « menacé par l’éclatement territorial, qui pourrait l’amener à se soumettre à la Russie ». Plier devant celui qu’il surnomme le « Tsar fou » ? Intolérable, inenvisageable. Pour éviter pareille humiliation, André est prêt à faire couler du sang. Il dit l’avoir déjà fait. Plus d’une fois.

« I didn’t fuck Whitney Houston. » 

EuroMaïdan est loin, très loin d’être sa première fois. « Ma vie, c’est la guerre » résume-t-il simplement. Avant d’intégrer les « Golden Lions », et à seulement 46 ans, le géant a déjà pris part à plusieurs conflits majeurs de L’Histoire. En 1989, sous l’URSS, il était officier soviet en Afghanistan. Une dissolution du Pacte de Varsovie plus tard, il y retourne pour le compte des Américains. Une schizophrénie guerrière qui s’explique par son recrutement au sein des « Black Water ». Armée privée agissant dans l’ombre, elle est composée de mercenaires de tous horizons. Considérée comme la plus puissante au monde, elle est aussi la plus controversée. Ses membres ont la réputation d’être incontrôlables, et d’avoir la gâchette facile. Pour elle, il se rendra en Irak, en Somalie… Ses tâches au sein des « Black Water » sont variées. Récemment, en Thaïlande, il assurait la sécurité de journalistes de la CNN et de la BBC. Son experience, en une phrase : « Like Kevin Costner, but I didn’t fuck Whitney Houston ! ». Hilare, il claque sa lourde main sur le comptoir. La gérante du Baraban lui jette un regard noir. André s’excuse. Il est symptomatique de ce que la guerre est devenue : un mode de vie, un métier. Cependant, un « vrai travail », André en a un. Il est ingénieur, mais n’a jamais exercé. Jamais voulu ou jamais pu, nous ne l’avons jamais su ; lui non plus. La force des choses, probablement.

Cela peut sembler paradoxal venant d’un prétendu mercenaire qui fait la guerre aux quatre coins du monde pour de l’argent : André se décrit comme un pacifique. Il « sait ce que la vie a de plus précieux » et rêve d’un meilleur futur pour son fils de onze ans. A sa simple évocation, l’ours des Carpates laisse apparaitre une faille. Il se dévoile. « L’imaginer une arme entre les mains, ça me rend malade ». Un pacifique sur un champ de bataille, il l’accorde, ça fait désordre. Entortillant ses poils de barbe, André se justifie, essaie de donner une caution morale et patriote à ses actes. « Je n’avais pas le choix » coupe-t-il finalement. Et pour l’Irak ? Et pour l’Afghanistan ? « No comment. » « But, now, I’m here, because it’s my home. ». « My home », répète-t-il, inlassablement. S’il était en première ligne sur la place de l’Indépendance, c’était bien pour défendre ses deux merveilles du monde : son fils et son pays. «  Ici, à Kiev, je n’agis pas en tant que Black Water. J’agis en tant que citoyen ukrainien qui accomplit son devoir » explique-t-il. Alors, tant pis si le devoir passe par quelques balles de Kalachnikov bien expédiées. Tant pis si sa précision au sniper fait souvent mouche. Dans la violence, l’homme conserve sa fibre paternelle. Dans l’arène de Maïdan, le matador s’improvise arbitre, désarmant les « jeunes loups », ceux qu’il ne trouve pas assez expérimentés. Les policiers les plus jeunes, ceux blessés par ses propres alliés, il les évacue jusqu’aux infirmeries. « Pour la simple raison que j’ai un enfant, et que la guerre est une histoire d’hommes ».

 

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André au comptoir du Baraban, ©RémiVallez

 

André ne connaît pas les Daft Punk, mais aime la musique, celle qui adoucit ses mœurs. Son improbable tasse de thé, c’est Joe Dassin. Et voilà que le colosse entonne Et si tu n’existais pas ? La voix est juste, le roulement des « r » confère un charme nouveau à la mélodie. Lancé, il enchaîne sur La vie en rose, de Piaf. « La chanson préférée de ma femme ! » s’exclame-t-il, tout heureux de fredonner un air qui le renvoie à de douces pensées. Tout en précisant qu’elle n’y a jamais mis les pieds, André s’essaie au Français et assure que « sa femme adore le France ». De l’Hexagone, lui ne retient que trois choses : un professeur d’aïkibudo originaire de Strasbourg, Napoléon et les chansons d’amour. Romantique sanguinaire, André est un personnage tiraillé, double, entier.

Quand il ne guerroie pas, André prend le temps de vivre. Parfois. Comme ce soir, au Baraban, où sa note en bières dépasse les 130 grivna, soit environ 9€. « Ca doit vous sembler être une misère, pour vous et vos euros, non ? » Il rigole. En un instant, le sourire s’efface. André jette un œil à l’horloge suspendue au-dessus du comptoir. Le lendemain, il est attendu à l’aéroport de Borispol. Sa mission, « cueillir » quarante-six militaires russes habillés en civil. Comment est-il au courant de ce débarquement ? « Top secret » s’amuse-t-il. Que va-t-il en faire ? Silence. Le visage de l’homme se ferme. Fini le temps où il chantait le sourire aux lèvres ; André est redevenu lui-même, terrifiant. Le trouble est jeté. Les Golden Lions sont informés, très informés. Par qui ? Impossible de le savoir. Composée d’anciens Blackwater et de soviets à la retraite, cette milice a d’indéniables connexions. Une fuite chez les Russes, un coup de main des américains ou une information en carton : tout est plausible, possible. Dans cette ambiance « Guerre Froide », André descend du tabouret sur lequel il était perché depuis deux bonnes heures. Il a à faire. Comme une excuse à son départ, l’homme sourit et s’explique : « En attendant Maïdan 2, je veille ».

 

A propos des auteurs : 
Rémi Vallez, étudiant en journalisme à Toulouse, et Lucas Heysch de la Borde, à Science Po Strasbourg, sont partis à Kiev sur un « coup de tête ». C’est le week-end du 15 et 16 mars. Au moment où la Crimée vote son rattachement à la Russie, Lucas et Rémi veulent « prendre le pouls » de la jeunesse kievienne, voir à quoi ressemble cette révolution de leurs yeux… Jusqu’à ce qu’ils tombent sur André. Rencontre qui a quelque peu « bouleversé » leurs plans.

 

 

 

 

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