Le chasseur, une espèce en voie d’extinction ?

Une passion vieillissante, transformée en business... Les chasseurs marseillais sont dégoûtés et préfèrent laisser tomber leur fusil. Enquête sur une tradition qui perd ses plumes.

Imaginez un monde où les mignons petits lapins deviennent légion, pourris par la myxomatose, où la biche est monnaie courante, sans mauvais jeu de mots, et les sangliers la plaie de nos jardins. Un monde où un petit grain de sable aurait déréglé le fragile équilibre naturel. Un monde sous le coup d’une disparition : le chasseur. Entre urbanisation et boboisation, l’écosystème du chasseur prend du plomb dans l’aile.

C’est en tout cas ce qu’une étude, menée de concert par la préfecture des Bouches-du-Rhône et la Fédération Départementale des Chasseurs (FDC 13), laisse présager. Elle décompte en 2013, 22 000 chasseurs dans la région. Un nombre en forte diminution selon Jo Condé, secrétaire général de la FDC 13 : « 500 à 800 chasseurs ne renouvellent pas leur permis chaque année ».

Pour l’homme de 48 ans, c’est parce que les jeunes n’apprécient plus de parcourir la garrigue, fusil à l’épaule, à côté de leurs chiens : « Ils ont des priorités différentes, ils préfèrent sortir, aller au cinéma, avoir les dernières baskets ; alors qu’avant, on allait chasser avec le grand-père tout petit ». Il prend l’exemple de son fils de 18 ans : il lui a payé le fusil et l’équipement dernier cri, mais « il ne vient qu’une à deux fois par an pour tirer trois coups et repartir ».

Le chasse, passion de riches ?

Antoine Maiorano (dont on a fait le portrait), chasseur depuis toujours et taxidermiste de profession dans les quartiers Nord de Marseille, avance l’argument du prix : « Pour le jeune, la pratique est devenue trop coûteuse : il doit renouveler son permis chaque année, adhérer à une société de chasseurs, acheter ou entretenir son fusil, les munitions, assurer les déplacements en voiture, entretenir ses chiens… Moi j’en ai pour 2000 € par an ».
La question des sociétés de chasse est complexe. Il en existe deux types. D’abord les sociétés communales, où les municipalités mettent à disposition des terrains pour accueillir les chasseurs. L’adhésion est payante, prend la forme d’une carte d’actionnaire, et vaut en moyenne 150 €.
Et il y a les sociétés privées. Les particuliers qui possèdent un terrain y pratiquent les tarifs qu’ils désirent. Parfois, une carte peut coûter jusqu’à 15 000 €, comme en Camargue, pour tirer le gibier d’eau sur une période de moins d’un mois. « Une chasse qui n’est plus un plaisir mais un business, pour Antoine Maiorano, en rogne. C’est devenu un milieu trop fermé, élitiste ».

Partie de chasse en Picardie.
Partie de chasse en Picardie (oui, le lieu ne colle pas avec le texte mais ils ont la même passion).

En outre, il met aussi en cause ces « écolos des villes, anti-chasse et qui veulent préserver la faune et la flore, mais qui possèdent une résidence secondaire en plein milieu d’une forêt et conduisent un 4×4 ». Daniel Franchi, président de la Société provençale des chasseurs réunis, le rejoint sur la question et dénonce ceux qui déterminent les périodes de chasse et délimitent les espaces naturels protégés, comme les Calanques ou Marseilleveyre. « Ils ne connaissent la nature qu’à travers les livres, alors que nous, on l’arpente depuis tout petit ». Il nuance toutefois ses propos, soulagé d’être écouté par la Préfecture en étant représenté par la Commission Départementale de la chasse et de la faune sauvage.

« Des cailloux et des sangliers »

Mais la réalité est là. Le département s’urbanise à grande vitesse, avec une croissance démographique de 0,8 % par an. De fait, les territoires du gibier s’amenuisent dans ce département de 5100 km².
Par manque de tranquillité, nos amis à poils et à plumes ont du mal à forniquer : une espèce d’oiseau sur trois est menacée dans la région PACA. Pour les protéger, les autorités administratives mettent notamment des territoires sous l’égide du label européen Natura 2000, qui concerne 30 territoires dans le seul département des Bouches-du-Rhône. Et elles sont obligées de réglementer de façon stricte les périodes de chasse de tel ou tel gibier, du chevreuil à l’étourneau en passant par le lièvre.

Alors, les chasseurs se marchent dessus pour traquer la même proie, de plus en plus rare. Antoine Maiorano y va de son franc parler : « Maintenant, il n’y a plus que des cailloux et des sangliers à tirer ! Si on veut ferrailler et avoir l’épaule bleue comme avant, on peut rêver. »

L’avenir inquiète ces passionnés. Daniel Franchi est triste à l’idée de penser « qu’on aura toujours besoin de nous pour tuer les sangliers. Mais voilà, on est amoureux de cette passion, et on perd une tradition de la France. »