[ITW] Chill Bump sur la banquette

À l'occasion de leur concert à l'IBOAT le 3 Décembre, nous avons rencontré Bankal et Miscellaneous, les deux visages du duo tourangeau Chill Bump. En tournée dans toute la France pour défendre leur premier album — Ego Trip — , ils nous ont accordé une petite heure sur les banquettes molletonnées du pont inférieur. Pour nous c'est l'occasion de compléter le tableau après notre chronique de l'album. Ambiance décontractée, blagues faciles et débats d'idées avec le plus anglais des crews hip-hop français. 
IMG_3814
Crédit photo : Slapzine

 

Vous faites une tournée pour la sortie de votre premier album Ego Trip. Auparavant vous avez réalisé pas mal d’E.P. Pourquoi sortir cet album maintenant, et pourquoi avoir choisi de se focaliser sur les E.P jusqu’ici ?

Miscellaneous : Tant d’E.P … Parce-qu’on aime bien la lettre P …

Bankal : Ah c’est marrant j’allais dire : « parce-que que les temps de guerre ça va un moment »

M : Ah ouais pas mal, c’est plus poétique.

B : Les E.P nous ont permis de tester différentes pistes et de travailler sur la cohérence du projet. C’était également l’occasion de nous construire un répertoire pour la scène, là où sortir directement un album aurait été risqué, et honnêtement on n’avait pas envie d’assumer un tel risque dès le départ. Avant tout, on envisage l’album comme un projet cohérent, une oeuvre entière, et c’est cette raison qui nous a poussés à nous concentrer sur les E.P. Début 2013 on a rien fait parce-qu’on était en tournée, et on a commencé à préparer cet album courant 2013 pour le finaliser cette année. L’album, c’était un peu un rêve d’ado, mais c’était surtout une étape indispensable pour avancer.

 

La question du soutien, et notamment financier, est-elle aussi entrée en compte ? 

B : En tant qu’artistes autoproduits, on s’est vite rendu compte que la production d’un disque seuls de A à Z c’est l’investissement de beaucoup de temps, et, en effet, même si aujourd’hui c’est devenu accessible à tout le monde, ça nécessite un certain budget. Sur les E.P, la question financière ne se posait pas. En tant que groupe à ses débuts, il nous paraissait évident que notre musique devait se donner, se partager, et non se vendre.

M : Beaucoup de gens se sont greffés au projet, que ce soit au niveau des techniciens, du tourneur, ou de la distribution et de l’édition. Ça a soulevé la question financière, expliquant en partie la commercialisation de l’album.

 

L’album a donc fédéré des gens autour de Chill Bump ? 

M : En fait, y’a toujours eu une petite équipe derrière nous. Pour en citer quelques-uns y’a Nico notre manager, Benoit qui a réalisé des clips et qui a apporté sa contribution sur l’aspect visuel de l’album et Rebecca qui a fait les pochettes des quatre E.P et qui nous a appris à gérer la cohérence de l’album et l’aspect artistique.

Si tu veux exister aujourd’hui, il faut que tu puisses disposer de l’image
— Bankal

 

Tu parles des visuels de l’album. Globalement, on ressent l’importance de cet aspect dans votre projet. Ça vous tient à coeur d’associer l’image au son ?

B : Ça fait partie des trucs indispensables pour nous. Sous beaucoup d’aspects, si tu veux exister aujourd’hui, il faut que tu puisses disposer de l’image. Effectivement, par rapport aux clips, on a Benoît, qui bossait avec moi quand j’avais mon groupe de scratch — Team 3D. Il nous avait permis d’avoir des vidéos de nos passages aux championnats (DMC!…), parce-que tu bosses pendant des mois pour une prestation qui dure 6 minutes, donc c’est cool d’en garder une trace. Quand on a voulu réaliser un premier clip on a direct pensé à lui. Tout le monde n’a pas un pote qui gère la vidéo dans son entourage, et ça nous a justement donné la possibilité et la motivation pour le faire. Pour le reste, tu te rends vite compte qu’il te faut des photos promo, que si ta pochette c’est juste un fond noir avec le nom de l’E.P. tu donnes pas de clés à l’auditeur pour comprendre ce qu’il y a dedans, et que travailler le visuel c’est apporter une certaine cohérence du début à la fin.

 

Vous allez peut-être pouvoir nous expliquer le trip du jogging violent dans The Memo alors ?

M : The Memo c’est un morceau naïf qui parle du fait qu’on avance et qu’on détruit tout sur notre passage. On a peur de rien, on fonce, quitte à se prendre un mur… et c’est d’ailleurs ce qu’il se passe à la fin. L’idée reste très simple, faut vraiment pas chercher loin.

 

Ego Trip est un titre à prendre au premier degré ou c’est une manière de se moquer de la scène dans laquelle vous évoluez ? 

M : On l’a pas fait pour réellement se moquer non. Y’a un contre-pied subtil dans le fait qu’on ait séparé les deux mots. Le trip en anglais fait référence au voyage, et on a constitué notre album en créant un personnage dans un voyage initiatique. On part de la naissance, du côté naïf, et on va jusqu’à la mort, et entre temps on passe par plein de phases de vie. C’est pour ça que la pochette représente un bocal qui se remplit avec des objets. Ca représente l’expérience de la vie, où chacun se construit et apprend à devenir un « soi » à part entière.

Crédit photo : Slapzine
Crédit photo : Slapzine

 

Niveau inspiration, dans les samples notamment, on ressent deux dominantes : le classique d’un côté avec des samples de quatuor et l’oriental de l’autre avec du oud et du sitar. C’est un fil conducteur que vous avez instauré ? 

B : Euuuh … En fait je ne réfléchis pas du tout à l’origine du sample qui va inspirer le morceau. C’est le feeling, tout simplement, si ça me parle, je me lance. Effectivement, j’aime pas mal les cordes en général … les flûtes aussi, ça c’est un truc que j’aime beaucoup les flûtes, flûte traversière, flûte de pan … mais c’est pas tellement réfléchi en amont, c’est juste des sons qui sont plaisants à sampler. Après y’a un peu de rock aussi… Enfin concrètement c’est pas réellement une volonté d’être un fil conducteur mais c’est vrai que c’est très présent.

Autant, si tu veux une comparaison, sur l’E.P Hidden Strings, l’idée c’était de se créer un fil conducteur avec les cordes. Du coup, là t’avais que des samples de cordes et ça constituait clairement le concept du truc, autant … là non.

 

Si on aborde l’aspect technique du live : comment tu détermines ce que tu vas jouer sur tes pads et les samples qui vont tourner d’eux-mêmes ?

B : Ça c’est en fonction de la manipulation. Si je choisis de jouer trois samples sur la totalité d’un morceau ça n’a aucun intérêt. Prenons The Memo pour exemple, si je joue pas les trucs t’as que l’instru vraiment basique sans les samples. Il faut qu’au moment où je le joue j’apporte vraiment quelque-chose au morceau et que je ressente des trucs, que je sois vraiment dedans. Quand t’as la boucle qui tourne, j’vais pas rester planté et laisser le truc tourner bêtement.

M : On réfléchit ça en amont de sorte que je ne sois pas mis en avant. Observez le live et vous verrez qu’on réfléchit à ce que la participation soit équitablement répartie …

B : … dans cette idée d’apporter quelque-chose sur scène et qu’on soit réellement un duo.

 

 

Durant votre passage sur France 4 dans Monte Le Son vous avez rajouté un couplet à It’s Alive. C’est une manière de réactualiser les morceaux pour ne pas les figer dans le passé ?

M : Ah ça fait plaisir que quelqu’un l’ait remarqué ! On essaie de faire évoluer les morceaux au maximum. Prenons le live de ce soir, si on revient à Bordeaux en 2015 on espère que ce sera différent. Pour nous, déjà, c’est intéressant de développer les morceaux pour ne pas se faire chier et pour ne pas tourner en rond. It’s Alive c’est un morceau qu’on aime beaucoup et qui provient du set précédent. C’en est même devenu un morceau un peu « phare », et du coup, le refaire tel quel, ça nous intéressait pas trop, il fallait le remettre au goût du jour. Il y a pas mal d’autres morceaux qu’on a envie de développer et qu’on retravaillera prochainement.

B : On essaie de faire en sorte que le spectateur n’ait pas une simple reproduction de ce qu’il a entendu sur le disque. Ça, pour le coup, c’est pas du tout intéressant, ni pour lui, ni pour nous. Le live ça te permet de revenir sur des trucs en prenant du plaisir. En t’habituant au live, t’en viens même à oublier à quoi ressemblaient les morceaux dans leur version d’origine.

M : Qu’on le veuille ou non, on prend l’habitude de rapper différemment, avec une autre tonalité. La musique, tu la partages avec les gens, donc c’est important de leur donner quelque-chose de nouveau. On leur donne des repères sur certains morceaux, et sur d’autres on pousse le truc pour les amener un peu plus loin.

 

La question suivante concerne leur vision de la scène rap française actuelle. La réponse donne lieu à un long échange qu’on vous propose d’écouter ici :

 

Si on vous offre la possibilité de faire une tournée avec un mec, un groupe ou un crew, vous prenez qui ?

M : On adore La Fine Equipe, Fakear, Smokey Joe & The Kid et plein d’autres. Mais Hippocampe Fou et sa clique ce serait vraiment notre délire. C’est hip-hop et on parle un peu la même langue. Son DJ, Deska, est bien balèze en plus. Là tu te dis qu’il y aurait moyen de faire des trucs ensemble, en tant que grande famille, et aussi bien dans la musique que dans le délire humain.

 

Les mecs de l’IBOAT nous pressent un peu, il faut boucler l’interview rapidement pour que les artistes aient le temps de manger.

Un titre – Une question :

 

Si t’es pas un rappeur, t’es quoi ? (I AIN’T A RAPPER)

M : Juste quelqu’un qui rappe… Le rappeur ça représente une image pré-conçue dans l’imaginaire commun, alors que faire du rap c’est véhiculer des valeurs, avoir envie de faire quelque-chose de technique et d’agréable pour l’oreille.

 

Adeptes de la procrastination ? (NOT TODAY)

B : Esclaves de la procrastination !

M : On aimerait bien faire plus de trucs dans nos journées mais y’a des moments où faut savoir lâcher prise.

 

Si tu dois marquer des points, c’est dans quel sport ? (WATCH ME SCORE POINTS)

B&M : Le basket-ball !

 

Tu te barres demain à l’arrache, sans retour, tu vas où ? (ONE WAY TICKET)

M : On dit demain alors ? Faut prendre en compte la saison du coup … J’aurais pu te dire l’Islande, mais vu que c’est l’hiver et que je dois tracer demain j’me casse en Nouvelle-Zélande, il fait chaud là-bas.

B : Moi à San Francisco.

 

Si on vient glander avec vous, vous nous proposez quoi comme programme ? (CHILL WITH THE BUMP)

M : Faire la tournée des bars de Tours, et finir chez quelqu’un à l’arrache. J’pense que j’te ferais boire beaucoup.

B : En ce moment, si tu venais glander avec moi, tu t’occuperais de mon fils … Tu te lèverais tôt le matin pour t’occuper de lui, et tu serais content le soir …

M : Le joueur de tennis évidemment (MONFILS)

B : Je pense que, avec moi comme avec Pierre, tu aurais plein de jeux de mots de merde aussi !

 

Si on finissait chez toi, est-ce qu’on croiserait ta mère l’actrice porno ? (MY MOTHER IS A PORNSTAR)

B : Non, malheureusement, ça c’est clairement de la fiction … mais ma mère est au courant. Parfois ça la fait rire, parfois non. Elle nous a même vu sur scène, c’était assez marrant.

 

LIVE REPORT

 

On range le matos, direction le pont pour prendre l’air et une bière pendant que les artistes s’installent à table. Quand nous descendons, la salle est loin d’être pleine pour accueillir The Posterz, trio rap montréalais survitaminé. Après une brève introduction dans un français bien d’là-bas, les Posterz envoient leur set à grands coups de lourdes basses et de flow agressif. Jusqu’au troisième titre — The Bass Song — les mecs embarquent le public et la salle s’emplit progressivement. Le public commence à prendre plaisir, quand on nous demande de scander un « Let’s Go Hit A Lick », expression des ghettos américains renvoyant au vol et au braquage. Les spectateurs sont dedans et renvoient dignement au groupe l’énergie qu’il dépense. Pour autant, le manque de diversité mélodique et rythmique ne nous aide pas à apprécier chaque titre à sa juste valeur, et même si le flow et les thèmes sont intéressants, le set s’essouffle et on en perd peu à peu le fil.

#posterz at the #iBoat in #Bordeaux #bdx #bass #song

A video posted by Nyakuiy (@nilotic_lady) on

Petite pause, et Chill Bump entre en scène. À l’aise comme dans un bain moussant, ils débarquent Jaggermeister à la main, et saluent une salle comble et enjouée avant d’entamer un show irréprochable. Taillés pour la scène, la performance est (en effet) parfaitement répartie. Entre les phases techniques distillées par Bankal sur platine ou MPC et les envolées rythmiques de Miscellaneous, il n’y a que peu de temps pour divaguer. Tour d’horizon du panorama Chill Bump, les titres du dernier album sont mis en exergue par des intermèdes provenant des E.P plus anciens. Ils prennent le temps de remettre en contexte les chansons pour combler les transitions, et permettre au public de rentrer d’emblée dans l’ambiance. De leur sevrage d’eau sur Water Boycotter à la valeur des mamans sur My Mother Is A Pornstar, l’intention du duo est constante. Une foule de ciseaux façon chi-fu-mi s’élèvent vers le plafond bas de l’IBOAT quand le public est appelé à entonner le refrain de Snip Snip. On finit par laisser filer les artistes à contre-coeur après un The Memo brillamment exécuté, mais personne ne quitte la salle en avance. Pour le rappel, pas de surprise, mais un élan d’euphorie au moment où la subtile intro laisse place à It’s Alive. Dernière démonstration de maîtrise sur scène et dernières gouttes de transpiration dans la salle. Ce soir, personne ne restera sur sa faim, l’Ego Trip a embarqué tout le monde.

 

 

 

A lire aussi

Cuvée sonore #2 – Vénerlectro

A la carte ce soir, un apéritif dinatoire rugueux. Pas de table dressée, pas de ton dominant, en somme, peu d’harmonie dans le cadre. La vaisselle est moindre, et le plastique prend le dessus sur la faïence.

Lire l'article

En fait, Wax Tailor est un génie.

Les samples de Que Sera, le titre phare de Wax tailor.

Lire l'article

Beauregard, c’est bien ?

Slapzine s’expatrie en Normandie, où le festival Beauregard n’a de cesse chaque année de régaler ses invités. Petit aperçu de ce qui nous attend dès ce Vendredi.

Lire l'article

Portrait balnéo-cosmique de L’Impératrice

Vendredi 13 février, festival Vie Sauvage collection hiver à l’IBoat. Après leur set agguicheur, nous rencontrons Charles et Hagni de L’Impératrice pour dresser leur portrait bûche.

Lire l'article

Temps de lecture similaire

Good Grooves #12 / Breton – War Room Stories

Les « grands » Breton sont de retour ce 3 février avec War Room Stories, un deuxième album qui se fait languir depuis quelques temps déjà, mais pas en vain !

Lire l'article

Vine fête ses 1 an en 200 vidéos

Racheté fin 2012 par Twitter, Vine, qui permet de créer une vidéo de 6 secondes fête ce vendredi 24 janvier sa première année.

Lire l'article

Du même auteur

Odezenne mérite-t-il vraiment tous ces éloges ?

Voilà sept ans que nous prônons Odezenne à tous les coins de rues, à toutes les soirées. On en a usé des enceintes à trop vouloir monter le son, on en niqué des cordes vocales à trop gueuler aux concerts. Mais ce temps est révolu : Dolziger Str. 2 est sorti. Overdozenne ? Peut-être bien ouais.

Lire l'article

Good Grooves #31 – Bill Laurance – Swift

Bill Laurance sort son deuxième opus Swift ce mois-ci.
Entre esthétique jazz et empreints de sonorités actuelles, analyse d’une pièce composite et ambitieuse.

Lire l'article