On a participé au projet Inside Le Havre avec JR

Début avril, je reçois un mail. Va falloir se rappeler au bon souvenir des collages ninja, JR a besoin de monde pour un projet monumental au Havre. Au Havre les gars ? Bon ok, j’y ai jamais foutu les pieds donc essayons de ne pas avoir d’a priori.

Pourquoi Le Havre ? Parce que c’est l’un des plus grands ports d’Europe, et que ce projet, ç’est tout simplement de coller un porte container. Entier. Et c’est gros, un porte container : Le Magellan fait 365 mètres de long. La prod est simple, le collage s’effectue dans le cadre du Festival Terre d’Eau, et on a 10 jours sur place pour travailler au milieu des dockers.

Mais et ce collage alors ? Le regard d’une Kenyane, que JR a ramené de sa besace plusieurs années auparavant lors du projet Women Are Heroes. Il a été lancé en 2007, afin de rendre hommage aux femmes, elles qui jouent un rôle essentiel dans la société mais sont les premières victimes de la guerre, de crimes, de viols ou de fanatisme religieux. Des portraits et regards de femmes ont été collés au Kenya, en Sierra Leone, au Brésil, en Inde, ou encore au Cambodge.

Ces femmes ont fait confiance à JR, avec la seule promesse de faire voyager « leur histoire ». Et de Paris à New-York, leur histoire aura voyagé partout dans le monde.

Point d’orgue de cet immense projet qui l’a mené, lui et son équipe, aux quatre coins du monde : un bateau quittant un port français pour aller à l’autre bout du monde, traversant les océans et portant les épreuves auxquelles ces femmes sont confrontées dans leurs régions oubliées, dévastées par la guerre et la pauvreté, à travers cet immense regard.

Photo Montage Boat
Crédit photo : JR et Eloi Nourry

Impossible de coller directement sur le bateau, pour des raisons logistiques d’abord, mais aussi de sécurité. La prod en amont est donc monstrueuse : une partie des docks nous est allouée pendant ces 10 jours ou les containers nous seront amenés au fur et à mesure afin d’être collés un par un, pour ensuite être dispatchés selon un ordre très précis quand le porte container arrivera au port.

On se balance une impression d’environ 4 mètres de long sur 1,5 de haut sur laquelle sont représentés les containers dans leur disposition finale. À chacun est alloué un numéro afin de savoir parfaitement quelle partie du collage va être dessus. Et là on se dit que, bordel, on va avoir du taf :

– Un container fait environ 12,5 mètres de long par 3 de haut.

– On en a environ 180 à coller.

Un rapide calcul nous donne donc : 6750 mètres carrés de papier à coller. Putain c’est Damidot qui serait jalouse.

Bandes Conditionnées
Le stock de papier conditionné avant collage. Crédit photo : JR et Eloi Nourry

On passe la prod, longue et complexe à mettre en place, surtout étant donné la multiplication des acteurs qui sont en jeu : le port du Havre lui-même, les dockers, les douanes (bah oui, on rentre pas dans ce bousin si facilement…), le Festival Terre d’Eau, HAROPA (groupement d’intérêt économique des ports du Havre, de Rouen et de Paris), CMA/CGM (gros groupe mondial de transport maritime), et puis nous bien sûr. Ca fait du monde quoi. Sans compter l’équipe film supplémentaire qu’on amène, et les équipes de Thalassa qui font un sujet sur Le Havre et profitent de notre venue (non, c’est pas une blague, une des biches de Slapzine aura sa tronche dans Thalassa bientôt…).

Arrivée au Havre lundi 23 Juin en fin de journée. On prend nos quartiers dans le centre peinardos (on est quand même quasiment une vingtaine en tout), on rencontre notre interlocuteur principal chez les dockers, on se balade, on fait des photos de touriste sur le port. On met l’ambiance dans un resto où on bouffe comme des gros en faisant du bruit, puis on rentre se coucher tôt. Demain, y’a école. Et l’école, elle commence à 7h.

Mardi matin. Le réveil fait mal aux fesses, mais la bonne ambiance est toujours là : tout le monde est motivé par ce projet ultra fat, des colleurs les plus récents à ceux qui ont bourlingué partout dans le monde. On prend donc notre mini bus, direction le port.

Passage par un premier contrôle de sécurité façon péage d’autoroute avec nos badges, sans problème. Puis un deuxième, lorsqu’on approche du port (les docks du Havre font plusieurs kilomètres de long…). Là, on s’arrête histoire de montrer nos têtes et d’avoir un premier contact avec les dockers. Avenants et super sympas, l’échange est rapide mais très cool.

On franchit ce deuxième contrôle, et on arrive sur le lieu du « crime ». À côté de nous passe un immense engin ultra impressionnant, haut d’environ 17 mètres : un cavalier.

Cavalier
Un cavalier du port du Havre. Crédit photo : JR et Eloi Nourry

Plus le temps de rigoler, faut s’y mettre. Après un bref repérage des lieux, on se répartit en équipes, et on s’attaque à nos premiers containers. Il fait un soleil de plomb, ça cogne, mais on s’en branle : on est bien, nos boombox balancent du gros son, on déconne, la matinée passe en un clin d’œil.

En fait, les dockers nous ont aménagé un petit espace rien que pour nous ou très peu de monde a accès afin que ce soit sécurisé. Les containers sont disposés en rangées bien ordonnées, qui peuvent laisser passer les énormes roues d’un cavalier et nos nacelles afin de pouvoir coller puis enlever les boites (petit nom affectueux que les dockers donnent aux containers).

Parc Collage
Le disneyland du collage. Crédit photo : JR et Eloi Nourry

À la pause dèj, quelques dockers se ramènent et entament la conversation. Véritablement curieux de notre venue, on se rend compte que la plupart d’entre eux ne sont pas forcément au courant de ce que l’on vient faire et n’ont aucune idée de notre boulot. On échange, bonne ambiance. Très rapidement ils nous proposent de nous filer un coup de main, accepté avec plaisir.

Au lieu d’une équipe de 3 le matin, on se retrouve à 6 l’aprèm. On se divise donc et prenons sous nos ailes ces nouveaux venus.

Allée Containers
Crédit photo : JR et Eloi Nourry

Je me retrouve avec JD et « Le Serbe ». Sur les docks, tout le monde a un surnom. Très vite, toute l’équipe a son petit surnom : « le barbu », « bouclette », « Le Slovène »… On se fond dans la masse des dockers, qui, toujours moqueurs et bonne ambiance, nous acceptent parmi eux avec une rapidité assez ouf.

On va pas se le cacher mais forcément, en arrivant, on a en tête un certain cliché du docker, que ces mecs vont vite s’employer à briser. Ces mecs sont entiers, vrais, et vraiment drôles. Alors certes ils n’ont pas fait de grandes études, mais ils sont loin du cliché du mec bourru et un peu bébête que l’on peut avoir. Non non, ces mecs là sont curieux, ouverts sur le monde et les autres, passent leur temps à se vanner entre eux.

Je papote pas mal avec JD qui m’explique que seuls les hommes peuvent être dockers, tradition datant sûrement de l’époque où les dockers ne disposaient pas des machines monstrueuses qu’ils ont maintenant et ou ils se tapaient des sacs de 100 kilos sur le dos, comme il me dit. Il trouve ça un peu con dans le fond, mais du haut de ses 26 ans, il m’explique qu’il ne peut pas se rendre compte de ce qu’était leur travail auparavant. Son père était docker. Son grand-père aussi. À la base, on ne pouvait devenir docker que de père en fils : à 18 ans la question se posait, et soit on rentrait sur le port, soit on faisait autre chose en sachant qu’il n’y avait pas de retour en arrière. Avec la pénibilité du travail, l’évolution de la société, les volontaires se sont fait plus rares, et depuis une vingtaine d’année maintenant on peut aussi devenir docker de grand-père en fils.

JD m’explique que malgré l’évolution des technologies et les équipements dont ils disposent, leur travail reste malgré tout dangereux. Certes il y a moins de risques de se prendre un chargement mal attaché sur la tronche qu’il y a 100 ans, mais encore aujourd’hui il y a plusieurs morts par an sur les docks. Ces dockers que je vois autour de moi ont quasiment tous vu un des leurs mourir : accident, cancer lié à l’amiante…

Il me raconte qu’il y a quelques mois, un mec s’est fait écraser par un cavalier qui ne l’avait pas vu dans une allée. Quand on voit la tronche du bordel, on serre un peu les fesses. Même si ce lieu est ultra sécurisé, le facteur humain est lui toujours présent et parfois des accidents arrivent. Et puis parfois, même le matériel lâche. Christophe, le responsable des dockers, nous raconte que l’année dernière un docker responsable du chargement du bateau s’est fait tuer à cause d’un chargement qui a pété et l’a envoyé valdinguer par dessus le pont pour s’écraser sur le quai… Des histoires comme ça, ils en ont des dizaines à nous raconter.

Sans jamais mettre une mauvaise ambiance, il nous raconte tout ça d’un ton hyper léger, pour que l’on appréhende le lieu dans lequel on travaille et que l’on comprenne leur quotidien.

Nap in Le Havre
Deux membres de l’équipe de JR. Crédit photo : JR et Eloi Nourry

Les journées se passent. Il faut envoyer du pâté, mais l’effort physique un peu répétitif est totalement oublié au milieu de cette bonne ambiance et de tout ce que l’on apprend au contact de mecs aussi simples que gentils. Parfois leurs familles se joignent à nous. En fait, le docker c’est l’archétype des trois 8 niveau taf. Et ces mecs là, qu’ils soient d’astreinte le matin, l’aprèm, ou la nuit, dès qu’ils ont fini ils viennent nous filer un coup de main. Je connais peu de monde qui l’aurait fait avec une telle envie et un tel plaisir.

La pluie se joint vite à notre petite sauterie passé les beaux premiers jours, mais on continue à envoyer. Le week-end, JR ramène les danseurs et danseuses de l’Opéra Garnier, avec qui il est en train de monter tout un projet reproduisant le ballet qu’il a chorégraphié à New-York peu de temps avant. Petite parenthèse onirique dans ce monde de bonhommes, donnant lieu à quelques photos aussi surréalistes que belles.

Ballerines in Containers
Les danseurs et danseuses de l’Opéra Garnier. Crédit photo : JR et Eloi Nourry

Le début de la semaine suivante est du même acabit. Les dockers commencent à nous connaître, ils ne sont même plus réticents à être filmés et déconnent maintenant ouvertement avec tout le monde. « Gros Bébé » déconne avec « Fab » un midi. Ça parle de tout et de rien, ils viennent de finir de bouffer, il fait hyper beau, on sort une bouteille, ça picole un peu, gaiement.

Fab se met à nous raconter une histoire à dormir debout : un jour il transportait un chargement de nickel, et s’est fait braquer par des mafieux russes sur le port. Les mecs avaient réussi à rentrer par on ne sait quel moyen, le bâillonnent, veulent le foutre dans le coffre de leur bagnole pour se barrer avec lui sans qu’il puisse rien dire. Problème : Fab ne rentre pas dans le coffre. Si vous voyiez la bête vous comprendriez ! Alors les ruskofs vont carjacker une autre bagnole, et l’embarquent, lui et son camion. Plusieurs heures de route passées dans le coffre plus tard, il se retrouve dans un champ, avec absolument rien autour, et un gros mafieux encagoulé qui lui pose un flingue sur la tempe et lui dit de marcher sans se retourner… Fab nous raconte ça d’une façon si naturelle, en rigolant avec ses potes, qu’il ne se rend pas compte qu’on est tous en train d’halluciner. Il se ressert un verre de rosé en tapant sur l’épaule de son pote, et nous dit qu’il a « jamais autant claqué du cul que ce jour là, mais bon le plus important c’est d’être encore là pour voir [ses] enfants et pouvoir raconter ça aux copains ! ».

On demande aux autres si ça arrive souvent ce genre de péripéties. Heureusement c’est très rare, mais on se rend compte qu’en fait, dans ces containers qui nous entourent, il peut y avoir n’importe quoi. Certains jours, le GIGN débarque et sécurise le chargement de container provenant de la Banque de France… D’autres c’est pour checker un container d’uranium. Putain de monde de fou quand même.

Photo Team
Crédit photo : JR et Eloi Nourry

On termine le taf le mardi. Plus tôt que prévu, grâce à l’aide des dockers. Le bateau, lui, a du retard. Du coup on chill, on va à la piscine tous ensemble, on mate le match de la France en huitième de finale de la coupe du monde. Mos Def nous rend visite un jour au port. On se calle des collages improvisés de photos des danseurs sur des containers dans un autre endroit du port.

Et puis vient le grand jour, le départ du bateau. Le 5 Juillet au petit matin très tôt, le Magellan part en mer. Nous on est sur la plage, et on regarde ça de loin, crevés, contents, en se disant que, putain, ce projet était quand même assez incroyable.

Boat Final
Crédit photo : JR et Eloi Nourry
Boat Departure
Crédit photo : JR et Eloi Nourry

 

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