Graff bordelais : 2007, l’année coup d’arrêt

Pour le graffiti bordelais, l'année 2007 a été cruciale. C'était l'inscription de la ville au patrimoine mondial de l'UNESCO. Pourtant dès 1994, Bordeaux a été un laboratoire où le graff français a aussi forgé son identité. Beaucoup des pionniers qui s'en prirent aux murs de la ville vivent aujourd'hui de leur art, bien que quelques-uns d'entre eux ont retourné leur FatCaps et changé de cap. Tous se rappellent qu'avec l'inscription de la ville au patrimoine de l'Unesco, il y a eu un avant et un après. Récit nostalgique et imagé d'un coup de cran d'arrêt porté au graff bordelais

Avant 2007, Bordeaux était une ville où des graffeurs mondialement connus ont fait leurs armes, taché leurs Air Max et retourné les murs de la ville à l’encre indélébile. Au palmarès de la cité girondine, on peut compter des types aussi connus que Sobre, Pum ou Foe. Mais aujourd’hui que reste-t-il de leur héritage, et combien se rappellent des premières heures des terrains vagues de la Verrerie ou du hangar militaire de Mérignac ? Les spots où ces Bordelais forgeaient leur style et s’enivraient de cette euphorie de ceux qui explorent des territoires vierges. Gyzmo peut-être, le leader des TDC qui a refusé de répondre à nos questions, « las d’être sollicité » et parce que le graff ne « l’intéresse plus du tout » – tant mieux alors. Scan-r, du TT Crew, assurément. Il est la mémoire vivante du graff que tous évoquent avec respect. Remontons jusqu’en 1986. Hier, c’est loin.

 

« Bordeaux ? ça a été la ville la plus spé d’Europe, même du monde à un moment… »

Le graffiti est arrivé en Gironde quelques années après que Bando et le Bomb Squad 2 ont commencé à enluminer les murs de Paris de leurs premiers tags, en 1983. Plusieurs décennies après que Cornbread et Cool Earl ont commencé à saloper les murs de Philadelphie dès la fin des sixties, avant que cela ne se généralise à New York, où les murs, rames de métro et autres stores se sont mis à porter les noms des writers. Les murs des façades des quais de Bordeaux étaient encore d’un noir charbon, il n’y avait pas de tram, la ville n’était pas encore inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.  Tous les anciens se rappellent de cette époque : c’était complètement barré. « Bordeaux ? ça a été la ville la plus spé’ d’Europe, voire même du monde à un moment…. Grâce à des mecs comme Foe ou Pum,  les crews IBM ou encore SDK, qui était le plus gros groupe de tappeurs de train », résume Grems, rappeur, graffeur et designer passé par Bordeaux et ses Beaux-arts. La preuve en est qu’un des premiers fanzines français consacrés au graff a été bordelais, et qu’il fait aujourd’hui référence. C’était 33 C Fresh, à l’initiative de Gyzmo. Paris fut l’épicentre, mais très tôt, l’américain Lee est également venu à Bordeaux observer ce que les frenchy avaient dans le ventre.

En 2000, avec Polka (HEV) Scan-r (VO) et moi même nous avons monté TT. Il y avait Kolt, Voets, Télé, Koa, Bobaxx, Scan-r, Polka, Supakitch, CPTN Rouget et moi… Nous étions clairement le graffiti dit graphique et abstrait… En face t’avais les MX qui étaient nos ennemis, forts mais très cons, très bourgeois-fils-de-pute alors que nous réunissions toutes les origines sociales : pauvres, racailles, riches, blancs, noirs, jaunes avec une vraie ouverture d’esprit. D’où notre conflit, mais ils se sont calmés parce qu’on les a tous défoncés… Et nos anciens, Sobre, Pum et Foe, étaient au top de leur carrière, on les voyait dans tous les magasines. Ces trois graffeurs étaient considérés comme les meilleurs par absolument tous les crews. Ils étaient en avance et ont inspiré le graff mondial…

Grems

Un writing somme toute assez classique au début, puis des fresques mêlant lettrages travaillés et personnages comme peu en France savaient le faire à l’époque. Enfin, des expressions plus abstraites. Sans prendre la tête du style français, le graff bordelais a apporté sa contribution sans avoir à rougir d’aucune autre ville, pas même de Paname.

 

Après l’ébullition, la répression

Didier Feydieu est le responsable graffiti à la direction de la proximité locale à Bordeaux. En gros, depuis 2006, c’est le grand méchant pour les p’tits graffeurs. Celui-ci confirme le diagnostique : avec l’inscription de la ville au patrimoine mondial de l’Unesco, il « a reçu des directives, directement du maire ». Les zones « libres » le restent – comprendre la caserne Niel et le quartier du Bassin à flot – mais l’hypercentre est complètement « protégé ». C’est simple, « tous les matins, tous les graffs ont disparu avant 9h ». Une collaboration entre les services municipaux et la Police nationale a été mise place, là où juste la mairie et ses maigres effectifs affairaient avant. Un peu comme si quatre policiers de la mumu et leur fameuse Kangoo – comprendre la municipale – s’étaient transformés en des Hulks bleutés sorti d’un fourgon de CRS. No fun.

Sur le site de la mairie, c’est en toutes lettres : une guerre est menée. À la clé, arrestations et amendes. Ce responsable se défend de la violence pourtant inscrite dans le terme guerre : « Ce ne sont pas des amendes, ce sont des devis pour rembourser le préjudice causé à la mairie ». Pourtant un acte de vandalisme considéré comme important peut conduire à 2 ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende. Des peines aggravées dans plusieurs cas. Si la dégradation est commise « dans un local d’habitation ou un lieu d’entrepôt en pénétrant par effraction », ou encore si elle est « commise à plusieurs », histoire de bien pénaliser les crews.

Scan-r commente cette répression : « aujourd’hui c’est plus compliqué, l’action de la police envers le graffiti équivaut à l’intensité de cette répression globale,  observable dans le reste de la société. Par exemple les infractions de vitesse. » Ou la délicate gestion des incidents de Sivens. Cet ancien se fend d’une analyse antilibérale du phénomène : puisque ça coute un pognon phénoménal à l’état, autant tout faire pour que ça lui en rapporte, et « donc driver le graff vers les galeries et tous ces trucs de bobos. » Au creux de son témoignage se dessine une vaste critique de notre époque, le bouleversement du graff bordelais serait symptomatique de quelque chose de plus grand. « Dans cette société ou tout est manufacturé, l’être humain se croit libre, mais le mot liberté est galvaudé, c’est un leurre. Le graff est en soi quelque chose qui pousse à développer son individualité, à être autonome. Tu es ton propre médium, tu fais ton autopromotion. » Ce qui va contre tous les standards de production et de consommation culturelle de masse.

 

Que reste-t-il aujourd’hui?

Aujourd’hui, Scan-r gagne sa vie avec ses bombes, Kendo – graffeur en vogue à Bordeaux – aussi. Les jeunes de Disparate, influencés par le graffiti sans être des graffeurs font de la microédition de fanzines et du graphisme. Les Frères Coulures, nouveaux piliers de la scène bordelaise mélangent street-art, arts plastiques et graff. Gysmo écrit des bouquins sur la musique parait-il…

Aujourd’hui, le « graff, c’est obsolète » tranche pourtant Yann Clouttier, observateur privilégié de ces années folles qui côtoyait Scan-r et Gysmo dès le début. Désormais, il est imprimeur aux Beaux-arts de Bordeaux et observe que ses élèves, parmi lesquels se trouvent quelques graffeurs, ont un rapport « moins réfléchi et moins punk » à la création. Pourquoi ? L’ère du numérique et de la culture à portée de clic selon lui. Par contre Stéphane de Disparate modère le propos, en qualifiant le wildstyle d’ « anecdotique ». Le graff est toujours présent dans son travail, comme imaginaire latent, un peu comme une référence. Lui a arrêté, il préférait le vandale et son adrénaline.

Avec l’expo qui se tient dans l‘institut Bernard Magrez, la question du graff dans les musées se pose d’emblée. À ce sujet, les avis divergent et étonnamment, les anciens s’en réjouissent, y voyant la réussite des meilleurs d’entre eux. Les jeunes, eux, sont plus radicaux. « Chez Disparate, on est tous contre le graff dans les musées. C’est un art indéplaçable. Le graff c’est un contexte, un moment, une performance », martèle Stéphane. Kendo ne se plaint pas de cette reconnaissance qui vaudra toujours mieux que la discrimination. Mais sans surprise, cette « crédibilisation fait perdre le côté séducteur et pur de l’underground ». Clairvoyant, il ajoute « je vais faire un parallèle avec les teufeurs, ils voulaient la liberté du légal, mais maintenant ils se plaignent quand c’est Red Bull qui organise des teufs énormes en Espagne ». C’est bien là tout le paradoxe de l’underground et de sa quête de légitimité.

Il reste des spots encore bien cool à Bordeaux, Bastide par exemple, ou la caserne Niel qui porte les fulgurances acryliques de Scan-r. Vers et dans les Vivres de l’Art ou aux Bassins à Flot, on peut en prendre plein les yeux. Dans la Ville Morte, pour les plus aventuriers. Aussi, on peut observer du street-art bon enfant dans toute la ville, disséminé ici et là. Notamment dans le quartier Saint-Michel, stigmate de sa gentri-boboisation en cours. Le street-art, un mot bien plus dans l’air du temps que le graffiti, et donc nettement moins subversif. Un mot fourre-tout qui regroupe l’ingéniosité urbaine et plastique d’un Banksy, et toutes sortes d’emballages trendy pour machine à fric – Obey et Mr Brainwash, pour ne citer qu’eux. Comme pour tout, c’est à chacun de séparer le bon grain de l’ivraie.

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