Emmanuelle Ajon : la femme est-elle l’avenir de l’homme politique ?

Bar "Le Panier Fleuri", 17h, un soleil qui chauffe très légèrement la nuque sur cette longue et froide avenue Thiers. On est un peu chose, parce que la personne que l’on doit rencontrer est en campagne électorale et n’a donc pas beaucoup de temps à nous accorder. Mais cette date importante du 8 mars valait quand même bien une interview. Au final, on sera restés plus d’une heure dans ce joli coin de la rive droite, avec Emmanuelle Ajon, conseillère municipale socialiste à la Mairie de Bordeaux, conseillère régionale d'Aquitaine, qui mène un combat pour permettre aux femmes de défendre leurs places au sein de la société et qui plus est en politique. Au Panier Fleuri, rien ne semble avoir bougé depuis mille ans, deux petits vieux du quartier discutent de tout et de rien au comptoir. Elle arrive à l’heure, souriante, claque la bise aux habitués. On peut passer aux choses sérieuses. LOURD PROGRAMME.

 

Emmanuelle Ajon à la une de Libé Week-End du 15 décembre 2013
Emmanuelle Ajon à la une de Libé Week-End du 15 décembre 2013

Nous vous avons sollicitée dans le cadre de « la journée de la femme », et nos précieuses infos nous font dire que ce terme ne vous plait pas… Quel regard portez-vous sur cette journée fortement symbolique ?

Ce n’est pas une journée dans l’année qui va changer grand-chose. Je préfère parler de journée internationale pour les droits des femmes, simplement pour rappeler que les femmes ont des droits acquis comme tout citoyen : le droit de vote, l’IVG,  la contraception. On défend des droits qui nous sont chers mais c’est aussi une journée en forme de tribune pour en demander plus. J’aime citer Simone de Beauvoir qui disait : « un combat pour les femmes n’est jamais acquis ».

L’engagement est une forme de combat, qu’est-ce qui vous a décidée à vous engager politiquement ?

Mon engagement en politique débute réellement à partir de mes études universitaires, l’UNEF d’abord, puis ma carte au PS en 2003 : suite au choc terrible du 21 avril 2002 et Jean Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Mais c’est d’abord l’associatif qui a compté pour moi et qui progressivement m’a menée vers la politique.

Et sur la question des droits des femmes ?

C’est vraiment une prise de conscience dans le monde associatif avec des rencontres de femmes victimes de difficultés : le poids familial est fréquemment porté par les femmes, et les familles monoparentales sont très souvent des mères seules avec enfants à charge. Ce constat s’est démultiplié en arrivant en politique avec ma vie privée à gérer.  Je suis une mère en couple. J’ai compris que rien n’était fait pour accompagner les carrières professionnelles et politiques des femmes. J’étais utopiste de croire que ces barrières n’existaient pas.

Les femmes font-elles de la politique comme les hommes ?

Il n’y pas de différence fondamentale, mais de facto elles se démarquent. Ce qui amène des remarques sur le physique, des quolibets : regardez Cécile Duflot sifflée à l’Assemblée car elle portait une robe…  Au Conseil municipal, quelqu’un dont je tairai le nom m’a qualifiée de « suffragette ». Pas très agréable. Et puis avec une vie de famille et des enfants à gérer, les femmes font preuve d’un certain pragmatisme et d’un sens de l’organisation que les hommes n’ont pas toujours. D’ailleurs il faut savoir que pendant une campagne, une mère doit faire garder ses enfants et cela a un coût. Encore une preuve que toutes les femmes ne peuvent pas s’engager pour des raisons concrètes.

Vous avez créé en 2012 une association sur Bordeaux nommée « Engagées » afin d’aider les femmes dans leurs ambitions. Quels en sont les objectifs ?

L’asso a trois buts : en premier, lutter contre l’idée selon laquelle les femmes qui réussissent professionnellement seraient des exceptions, une idée fausse ! Oui, pour Coco Chanel à son époque. Mais aujourd’hui c’est courant et nous voulons mettre ces réussites en lumière. Aussi, la volonté de mettre en réseau les femmes pour les aider dans leurs carrières, et enfin aider dès la classe de 3ème les jeunes filles à s’affirmer, à trouver des stages, leur voie et éviter l’autocensure qui bride trop souvent leurs initiatives.

On a cru comprendre que vous faisiez partie d’un lobby appelé « Femmes et Pouvoir ». Quand on va sur le site internet, on peut lire : « Ambition – Audace – Avenir », ça déconne pas dites-donc !

C’est vrai que c’est un peu martial ! En fait j’ai été contactée par ce lobby au départ. Il s’agit d’accompagner les femmes politiques à oser : à se former, à sortir des femmes élues de l’isolement, leur permettre d’avoir un réseau tout comme les hommes. Ça passe notamment par le marrainage de jeunes élues. Alors oui il y a un esprit guerrier, cela ressemble à la politique, un milieu rude et austère, mais avec une dose de féminisme. On y retrouve Hidalgo, Duflot, NKM. Ce lobby dépasse les clivages politiques !

C’est pas un peu corporatiste tout ça ?

Le mélange de femmes de tout bord politique n’implique pas la perte de valeurs ! On ne veut pas d’une société castée puisqu’on lutte contre une société dirigée par un groupe d’hommes, on se bat pour changer le monde ! Mais j’admire l’engagement pour la chose publique quel que soit le parti du moment. Nous avons des valeurs républicaines bien sûr.

Bon et sinon on se demandait si une personnalité politique doit toujours se prendre au sérieux ? C’est parfois la désagréable impression que peuvent avoir les jeunes quand ils voient des photos de leur maire. Pourrait-on croiser un jour Emmanuelle Ajon à l’IBoat ou à l’Hérétic ? 

Oui ! Hier soir vous auriez pu m’y croiser, j’étais à l’iBoat (on a vérifié et c’est vrai, ndlr) ! J’y étais en tant que citoyenne et en tant que femme politique. Ce genre d’endroit, comme les petits bars et commerces de quartier, permettent plus discrètement de discuter avec les gens sans dire que je suis élue. On doit aussi avoir des moments où l’on est quelqu’un comme les autres, autrement c’est ce qui va tuer la vie politique. Moi je ne vais pas à la Kino pour aller à la Kino, mais bien parce que j’aime ça !

Slapzine aime faire des découvertes, si vous aviez un son, une expo, un lieu, un artiste à nous faire découvrir ?

(regardant son portable) Du Jazz ! (1ère chanson qui apparaît) Et surtout un petit groupe Bordelais que j’écoute en ce moment, c’est très latino  « Luis Gárate Blanes », j’adore !

 

D’ailleurs on aime bien la musique électro par chez nous, et ce qu’on constate c’est que les nanas ont bien du mal à se faire une place sur la scène underground française. Politique et musiques électroniques : même combat ? (La boucle est bouclée wesh)

Malheureusement dans le milieu culturel, oui c’est pareil qu’en politique voire pire ! La politique est toujours sous les feux de la rampe. Mais il existe beaucoup d’autres milieux où les femmes sont trop peu nombreuses ou alors même pas acceptées ! Peut-être est-ce une raison supplémentaire de retourner à l’IBoat faire la promotion des femmes DJ (rires) !

Vous êtes, vous le revendiquez, une habitante fière de la rive droite. On le voit aujourd’hui, c’est indéniablement un des lieux les plus attirants de Bordeaux avec  des projets et des lieux insolites à foison. Comme le Hangar Darwin où le « cool » et le durable sont en train de devenir un art de vivre. Emmanuelle Ajon est-elle bobo friendly ?

Ca ne veut rien dire bobo ! Mais je suis d’accord pour dire qu’il y a une gentrification du quartier ! C’est formidable de renouveler la rive droite qui en a besoin, mais il ne faut pas tout écraser. Darwin c’est une formidable histoire et plutôt une réussite, mais le gros soucis c’est que Darwin n’est pas fait pour les gens de la rive droite, qui souvent n’ont pas les moyens de se payer un brunch à 23€, ça ne ressemble pas à la Benauge. J’ai bien peur que l’on reproduise d’autres formes d’exclusions, non pas de sexe ici, mais sociales.

Ce n’est pas imputable à Darwin car le travail réalisé est grand, mais peut-être faut-il les engager à voir avec d’autres acteurs de la rive droite. Prenez « La Chiffonne Rit », un lieu unique sur la rive droite, avec des artistes, des artisans qui se regroupent dans un grand garage : bar asso, événements culturels, ils accueillent des séniors qui font de la peinture et tricot avec des concerts électro en même temps. C’est ça, la vraie mixité, le vrai renouveau ! Ils font le pari d’une décroissance réelle et sans aide publique ! Maintenant il va falloir les aider, et le Conseil Général pourra le faire ! Ça ressemble plus au territoire. Il y a des clivages qui tombent, les préjugés et peurs qui disparaissent. Ce qui redonne de la vie au quartier. À découvrir donc !

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