Odezenne mérite-t-il vraiment tous ces éloges ?

Voilà sept ans que nous prônons Odezenne à tous les coins de rues, à toutes les soirées. On en a usé des enceintes à trop vouloir monter le son, on en niqué des cordes vocales à trop gueuler aux concerts. Mais ce temps est révolu : Dolziger Str. 2 est sorti. Overdozenne ? Peut-être bien ouais.

Si la chanson française a jadis fait la part belle aux délices de notre langue, le rap français a autant oeuvré à la torturer, la déconstruire, l’instrumentaliser, qu’à la magnifier. En ce sens, O2zen était un O.V.N.I dans ce paysage morne et terne. On était deux, dix, cent…  mais eux étaient cinq (nos respects Mr Lodjeez), épatants de technique linguistique, de concepts scéniques, de communion avec le public. Avec Sans Chantilly, sans artifice néfaste, sans précieuses ridicules et sans prétention, on dégustait leurs desserts exquis, vestiges d’un passé qui fut [leur] bijou. Si le navire peinait à dépasser les sphères bordelaises, il se définissait lui-même ersatz des machines à fric du rap game, sous-produit de non-consommation, sous culture pour individu aliéné, vendu sous le manteau d’un gros crado au coin d’une rue.

Puis vint le temps des grands chantiers. Le petit bout de rien avait besoin de devenir quelqu’un. Tel le Roi Soleil, la réédition d’O.V.N.I caressait le désir de bâtir son propre Versailles. Mais attention, point d’amalgame ! Odezenne n’était pas absolutiste comme sa Majesté. Eux, dénonçaient, accusaient, crachaient à la gueule de l’industrie du disque sur fond de Walt Disney samplés à merveille par ce magicien de Merlin. Putain que c’était bon.

Mais on nous avait pourtant prévenu, les ballades les plus courtes sont les meilleures. Et le Taxi a sûrement du voir défiler plus de réverbères qu’il ne pouvait en supporter..

De boule à Z en gomina

Nous voilà, Dolziger Str. 2 en main, après avoir débattu pendant des mois sur son résultat, comme deux putes sur un trottoir discutant du cours de la passe. Nous voilà au tournant d’un virage intrépide, intriguant et débuté 100 mètres avant la courbe au frein à main et à toute berzingue. Nous voilà à observer le signe des voleurs gribouillé en bleu sur un carré de plastique, à espérer que le bout de porte qu’on recevra avec ne sera pas celle restée ouverte alors que Jacques et Alix tentaient de l’enfoncer. Nous voilà, vieux cons avant l’heure, plèbe des temps modernes, accrochée aux mots de l’être, [prêchant] à sa fenêtre avec 3 kilos de bijoux.

L’aventure berlinoise du collectif (feu) rap bordelais a laissé une trace sûrement indélébile. D’hôtels en clubs, la fougue allemande semble avoir concédé pour seul lègue une perversion à toute épreuve. Si Rien amorçait déjà une transition vers de la chanson française envoûtante teintée d’électro, on appréciait tout de même ces freestyles revisités. On a usé les sillons de Chimpanzé, on a salement pogoté avec « un bout de fusée au cul du joint » sur Dieu était grand. Et on a rigolé, d’abord, en entendant Je Veux Te Baiser, se complaisant dans l’idée qu’ils poussaient vraiment le foutage de gueule à son paroxysme en balançant cet anti-tube par excellence, un hommage sincère aux clichés comme ils avaient pu le faire avec Bûche, Adieu ou Tu Pu Du Cu – avec un niveau supérieur d’ingéniosité pour ces dernières. Mais quand l’heure des critiques est venue, on a esquissé un relent en découvrant que cette chanson allait devenir l’hymne estival des zoulettes bordelaises et de Navarre. Un clip édulcoré plus tard et l’aventure se lançait. Ont-elles au moins compris le délire ? Trop de merde sur les ondes, on va pas faire danser le monde disaient-ils….

Odezenne-je-veux-te-baiser
T’as envie de cliquer hein ?

On conçoit en un sens, qu’ils ressentent le besoin de se renouveler artistiquement et que le poids des thèmes abordés dans Sans Chantilly et O.V.N.I pouvait peser lourd à force, voire nuire au processus créatif du groupe. Surtout quand on connait leur dégout des étiquettes. On s’en est inventé des alibis, sans relâche, s’évitant par là de témoigner seul à la barre contre des jurés corrompus. On s’est contenté de remettre notre peine à demain, comme espoir d’un jour nouveau, d’un album purgateur. On prêchait la bonne parole, promettant qu’ils effaceraient d’un coup de balai la farce rance qu’ils venaient de fourrer dans le cul d’une dinde qu’on se plaisait à resservir en toute occasion. Puis le moment est arrivé. On a écouté…

… Dolziger Str. 2

Eh merde.
Si la rythmique et l’arrangement de Mattia aguichent à première vue, on peine à s’en satisfaire sur tout l’album. Bien que la chanson soit tout à fait agréable dans son tout, les interventions forcées d’Alix aux limites de la Trap dans Un Corps À Prendre réduisent la production à un brouillon hybride entre deux univers diamétralement opposés. Fort heureusement, Jaco sait encore ce qu’est le rap à la sauce odezienne : il ressurgit parfois comme un vieux démon (Un Corps À Prendre / Vilaine / On Naît On Vit On Meurt), même si les paroles saccadées nous font penser qu’il s’agit ici d’un autre groupe. Les métaphores filées sont encore habiles par moment (Bouche à Lèvres) : double lecture, appropriation laissée au public, morceau bête ou pamphlet d’un mal des temps modernes (la peur des responsabilités face à la procréation), la subtilité sait encore se faire désirer au fil d’écoutes répétées. Et puis il faut avouer, parachute fixé sur l’hémoglobine, qu’elle sait nous faire danser.

Si seulement on s’était arrêté là… Malheureusement non. L’autre moitié de Dolziger Str. 2 est décousue, déconstruite. Odezenne disserte sans brouillon et sans plan. Les thèmes se mordent la queue. On parle des femmes comme d’un slip sale de fin de journée, de l’alcool égérie d’une génération pommée (Vodka*), de la fête et des tourments crâniens de fin de soirée. À l’image d’un produit qu’il faut vite consommer pour affirmer le connaître, les phrases ne s’embarrassent même plus de la bienséance syntaxique (« croire que deux dollars un ami » Vilaine). Alors le dilemme persiste, évolution ou régression ?
Evoluer vers la chanson est une direction louable. Mais si Gainsbourg et Dylan chantaient souvent faux, la magnificence de leurs thèmes et la poésie contenue dans leurs textes justifiaient à elles seules qu’on retienne leur oeuvre. Peut-on faire de ce postulat une figure de proue ? Si la composition de Merlin sur Cabriolet oscille brillamment entre vecteur d’émotion et hommage au kitsch d’un Gainsbourg épris et langoureux, la prestation de Al surprend. La romance motorisée, chantonnée sans panache, ne transcende pas, mais ne fait pas non plus pâle figure. On revient simplement une nouvelle fois sur l’onglet ouvert pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’une erreur de lecteur, et qu’on écoute toujours le même album. Souffle Le Vent est certainement la meilleure de l’album. Instru planante, paroles porteuses d’espoir, elle ravit les nostalgiques. Car oui, Jaco recycle ici un freestyle au moins aussi vieux que le départ de K-Price. Sorte de préambule à Vodka* qui succède à ce titre, la voix est bien placée, toujours percutante, et met en valeur un texte qu’on se plaît à redécouvrir.

*Alors là les gars, on ne comprend pas.Vous, purs défendeurs du whisky… Si ce n’est pas un titre pour flatter les midinettes, c’est quoi ?

Au milieu de cette incohésion, « le charmeur de serpents » Merlin se révèle comme un compositeur aguéri (Ciao Ciao mis à part). Hic bestial, le processus initial semble inversé, et ce sont les frasques musicales qui dirigent les mots et leur placement. Une chose qui était voulue par le groupe – Alix parle « d’une écriture rap qui occupait beaucoup d’espace, prenant presque la musique en otage » sur O.V.N.I dans une interview donnée aux Inrocks. Mais là où le lyrisme du groupe faisait autrefois foi, le vide s’installe désormais. On recycle un « danse danse » (Boubouche), hors contexte, prétexte à la fête, oubliant les bas arrachés de Meredith comme une babiole mal acquise, drapée au fond d’un grenier.

Pâtisserie ensevelie par la chantilly qui abonde désormais, Satana couronne l’esbroufe. Rongeant les pages déjà cornées d’un dictionnaire de rimes, la prestation de Jaco laisse perplexe (« J’te dirais où j’irai ; Si j’ai un billet de train ; Pour l’instant je reste ??? ; À m’toucher la saucisse »). Le thème est vague, lointain, la déchéance en premier plan, comme leitmotiv d’un manque d’inspiration.

Si la Force et l’Honneur donnaient aux ex-O2zen l’éloquence nécessaire pour terrasser tous les lions, ils ne bravent plus aujourd’hui le parterre boueux de l’Arène. Ils se pavanent à la Cour en sandales de premier choix, en armure scintillante, et se sont même, dit-on, acoquinés avec les dresseurs de Fauve (idiots de journalistes). Seuls les cons ne changent pas d’avis me direz-vous, et on aimerait vous donner raison, mais sur ce coup, on passe notre tour. On sera bien sûr présents lors de leur passage sur Bordeaux pour voir comment ils défendent leur bifteck en concert. Même si on a déjà notre petite idée suite à l’Olympia et à Castéjà. Revenez-nous les gars, on vous aime trop pour vous laisser sombrer dans cette facilité.

Des fois c’est sec, comme une biscotte
On aime pas le mec qu’on est devenu
On se laisse berner par le jaune du toc
Et on regrette ce qu’on a perdu

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