[ITW] Smokey Joe & The Kid : de Banzaï Lab à Running To The Moon

Après un album, 4 E.P, et de nombreuses collaborations avec des artistes de renom, Smokey Joe & The Kid reviennent avec Running To The Moon, un album plus mature, et un live band pour les accompagner sur scène. Rencontre.

Si Smokey & The Kid franchissent une nouvelle étape avec Running To The Moon, pas de doute, on reste dans l’ambiance des années 20/30 aux Etats-Unis, mais on tend à voir plus grand en explorant le vaste champ de la musique noire américaine. Pour étayer le tout, IRB (Smokey Joe) et Senbeï (The Kid) se sont entourés d’une section cuivre, d’un MC titulaire et de nombreux guests prestigieux … on ne va pas changer la formule quand elle est aussi prolifique après tout !

RUNNING TO THE MOON

Sur fond d’une ville cartoon, une lune s’élève, comme un appel à aller explorer au plus près d’elle.
Viser La Lune (aucune référence douteuse ici), et atteindre des sommets, ce n’est pas nécessairement le but de Smokey Joe & The Kid (SJ&TK), mais tracer sa route en s’en rapprochant, c’est sans conteste ce qu’ils font depuis quelques années maintenant.

Côté musical, l’album prend la forme d’une succession de collaborations prestigieuses. Au menu, du local avec le flow franco-anglais de Miscellaneous – moitié de Chill Bump – Yoshi ou Ua Tea, mais aussi du rap américain, parfaitement ajusté aux productions du duo. On retrouve Blake Worrell, Pigeon John, Non Genetic ou encore Fred Wesley … rien que ça !

On ne renie pas ses origines, SJ&TK parcourent encore des thèmes aux allures électro-swing, même si l’essentiel se trouve dans les gènes hip-hop du groupe.

Si le duo s’est gardé une pièce instrumentale, rappelant les heures où IRB malmenait la MPC pendant que Senbeï nous balançait des grosses phases au scratch, l’album ressemble à une grande photo de famille. Plus nuancés, le duo tempère ses prods avec des passages plus calmes, plus oniriques, et permet à leur musique d’explorer des nouvelles contrées dans le hip-hop.

Pour en savoir plus sur les coulisses de cet album, sur la tournée à venir et sur Smokey Joe & The Kid formule Live Band, on a rencontré IRB et Senbei dans les loges de la Rock School Barbey, quelques heures avant la release party de cette nouvelle galette : 

Smokey Joe _ The Kid - Good 1 - Credit Jonas Laclasse

INTERVIEW

Un nouvel album sort le 5 Mai prochain. À en juger par la tracklist, on a vraiment l’impression d’une réunion de famille, vous êtes d’accord ?

IRB : Ouais, maintenir cet esprit familial, c’est quelque-chose qu’on fait depuis le début. Autant certains morceaux peuvent s’abstenir d’une collaboration avec un MC, autant y’a une logique d’aller chercher des chanteurs qui viennent compléter notre univers. On l’a fait dès notre premier EP avec Random Recipe. Sur notre premier album aussi, on a invité des gens, des délires comme R-Wan de Java ou Puppetmastaz, des mecs qu’on avait beaucoup écouté. On tente, on leur envoie les beats, ils réagissent bien et on enregistre avec ces mecs.

Les musiciens qu’on a accueilli sur cet album sont des potes … bon sauf Fred Wesley, on a juste eu la chance de l’avoir avant son concert au Rocher De Palmer…

Senbei : … et d’autres qu’on a croisés sur la route, comme Pigeon John, DJ Netik ou ASM.

I : C’est plaisant quand tu proposes un truc et que ça réagit aussi bien, dans des cas comme Gift Of Gab de Blackalicious, qui est un monument du hip-hop. Après, quel que soit le mec, il est toujours considéré comme notre égal, et touchera la même chose que nous sur le titre, c’est la base du deal, un 50/50.

S : Tu vas trop loin là, on parle de SACEM Mathieu c’est chaud !

(rires)

I : Perso je suis quelqu’un d’assez engagé en tant que citoyen, et je trouve important que des gens s’expriment. Le fait est qu’on ne dirige pas les artistes avec lesquels on bosse. On leur donne une thématique ou quelques idées qui ont émergées et on leur offre une liberté de parole absolue, tant que ça ne rentre pas dans l’extrémisme ou le racisme. On aurait pu empêcher R-Wan de dire « j’irai gerber sur la Caravan Palace » dans le premier album, mais on ne l’a pas fait. C’est ce qu’il pense, il a tous les droits de le dire s’il le souhaite. C’est à la fois cohérent et pluriel, et surtout, c’est hip-hop et les feats c’est un truc auquel tu n’échappes pas, c’est normal et c’est une vraie valeur ajoutée. D’où le délire du All Star sur l’album : un gros beat et tous les artistes qui défilent et posent leur truc.
Ce titre fera l’objet de notre prochain clip d’ailleurs, sur lequel on a fait un gros boulot, on est plutôt fiers !

: Pour l’anecdote, on nous a récemment proposé de faire un morceau avec la chanteuse de Caravan Palace, et puis bizarrement, au bout d’un certain temps il y a eu un désistement …

… Un clip de 8 minutes alors pour All Star ?

Ensemble : ouais ouais !

S : On aime bien les paris à la con.

Vous seriez tentés de vous exporter aux Etats-Unis comme certains beatmakers français et produire pour des grosses stars américaines ?

S : Je t’avoue que je n’ai pas trop le temps personnellement. Déjà, quand on fait un bon morceau on préfère le garder pour nous, ou pour des projets dans lesquels on est impliqués … On n’a pas vraiment besoin de ça en fait. On a un tourneur mais on gère le label, les clips, la compo, le mixage et le mastering … ça commence à faire … mais bon évidemment si Busta veut faire un feat, il m’appelle et on voit si j’ai un créneau de dispo … (rires)

On parlait du côté featuring très présent sur les albums hip-hop, et notamment sur votre premier opus, vous avez conservé une cohérence sur Running To The Moon ?

: Sur le premier album ouais c’était la foire, il y avait des piles d’écoutes le vendredi et samedi soir ! Là, on voulait s’autoriser d’avoir des morceaux cools qui peuvent s’écouter toute la journée. Ça commence calme, ça finit calme, et il se passe plein de trucs au milieu, qui constitueraient une sorte de périple.

S : Moi je pense qu’on fait un peu n’importe quoi et que la magie opère toute seule… haha

On a gardé énormément de morceaux, mais on a fait une phase de tri entre ce qui se prêtait aux featurings et ce qui convenait pour nos morceaux instrus. On veut justement conserver cet aspect 100% instru sur quelques titres parce-qu’en live ça se défend aussi. On s’est pas vraiment pris la tête sur cet album mais je pense qu’on a appris de nos erreurs sur le premier album, qui est loin d’être parfait. On voulait faire un peu le même mais en mieux. Quand tu composes la musique chez toi devant ton ordi c’est de cette manière là que tu la penses.

Le titre de l’album confirme ça, cette volonté d’avancer en permanence ?

S : Ca fait surtout référence au morceau éponyme (Running To The Moon), qui est selon nous le plus intéressant pour parler d’une nouvelle étape dans ce qu’on fait. Le morceau est onirique, posé, et surtout il est sans featuring, 100% Smokey Joe And The Kid. Puis donner un titre pareil permettait de faire une cover d’album vraiment belle, ce qui est le cas.

Il y a aussi des références contenues là-dedans, notamment au XXe siècle. Ca fait penser à Méliès par exemple, on l’illustre pas mal dans la vidéo avec des grosses lunes.

On aimerait sortir de cette musique de début de siècle mais faut croire qu’elle refuse de nous lâcher.

Cover de lRunning To The Moon
Cover de Running To The Moon

Le processus c’est de composer au feeling ou justement de composer soit pour un feat, soit pour un morceau instru ?

S : Quand je compose je sais très vite que je vais faire une instru pour quelqu’un. Quand t’as un super sample mais que tu le développes pas trop tu sais que ça va bien convenir comme background d’un MC. Quand on se met à faire un morceau 100% instrumental ça foisonne d’idées et tu te dis qu’il n’y a pas besoin de rajouter une voix. On ne veut pas qu’il y ait que des collabs sur l’album, on y tient vraiment, mais paradoxalement je crois qu’il y en a plus que sur le premier album.

Pour vous, c’est peut-être un moyen de garder l’essence du projet ?

S: Ouais je pense, mais on peut aussi envisager que l’essence du projet c’est de bosser avec nos potes.

I : Là on intègre Maestro, un MC titulaire dans le groupe. Ca faisait un moment qu’on cherchait quelqu’un pour ça et je pense qu’on a vraiment bossé dans cette direction. On sera peut-être amenés à faire moins de feats à la prochaine sortie.

S : Ce qui est sûr c’est qu’on fera au moins un E.P entièrement avec lui, comme avec Blake Worrell l’année dernière. Il sera sur le nouvel album la majorité du temps, on espère d’ailleurs que nos deux cuivres aussi, ce serait un nouveau visage de Smokey Joe & The Kid. On verra s’ils sont partants pour ça. On aurait aimé que ça se fasse avec Blake Worrell mais il est tout le temps occupé …

I : En tout cas ça nous permet de nous détacher un peu du sample. On aime cette idée d’être libres de pouvoir aussi moduler et explorer plus loin le processus créatif …

: Tu veux dire qu’on va même faire des répètes ? Parce-que concrètement on répète jamais vraiment … on s’envoie des fichiers !

(rires)

Avec ces nouveaux musiciens le processus de composition a changé ? Vous composez également pour eux maintenant ?

: Les deux sont de vrais instrumentistes, ils bossent beaucoup avec partition. Pour ce live tout est écrit et concrètement ils rejouent des samples de cuivres. On sera sûrement amenés à plus les impliquer dans le futur. Déjà, ce live a pris des mois à se mettre en place. On a tout revu depuis zéro, puisqu’on intègre plein d’instruments sur scène, entre guitare, banjo, basse, cuivres, batterie électronique … On avait une VJ l’année dernière, Miss Chemar, mais pas cette année donc on a du revoir tout l’aspect vidéo aussi. Là on ne sait pas encore ce qu’il va se passer …

I : … la première c’est ce soir et on pense tourner pendant une bonne année avec cette formule, et en parallèle, balancer de nouvelles choses.

S : A bien y réfléchir, on n’a pas vraiment de studio de répétition donc je pense qu’on continuera, Mathieu et moi, à diriger un maximum le projet et donner à nos musiciens les morceaux clé en main. Après ce serait vraiment intéressant de voir avec eux comment améliorer leurs parties, mais le fond ça doit rester un duo.

Ce soir, vous allez jouer des morceaux des E.P précédents au milieu des titres de l’album ?

S : On a un petit medley du premier album au début

… et les musiciens s’intègrent là-dedans ?

I : Sur ce passage d’intro non ce sera juste nous deux. Mais ensuite ils reprennent des parties cuivres de l’E.P

S : On joue même un morceau de Maestro, notre MC, pour son entrée sur scène. Ca fait la transition entre son univers et le notre puisque la fin du morceau enchaîne sur du Smokey Joe & The Kid.

Sortons un peu de l’univers musical. Comment vous envisagez Bordeaux aujourd’hui culturellement parlant (en tant que SJ&TK mais aussi en tant que Banzaï Lab) ? Bonne pente ou mauvaise ?

Si vous deviez citer 3 artistes locaux à suivre attentivement en ce moment.

I : Ua Tea, un trio pop, porté par une chanteuse avec laquelle on a bossé sur cet album-là. Elle a un autre projet plus trip-hop qui s’appelle Method. On l’a découverte il y a un an et demi et elle est dans notre label.

I Me Mine aussi, qui est un trio psyché rock 60’s électro de Toulouse.

Odezenne qu’on connait depuis longtemps …

S : … et je suis d’ailleurs le seul mec avec qui ils ont fait un featuring ! Je les ai croisé il y a pas longtemps et je leur ai proposé une collab. Ils m’ont dit qu’ils n’en faisaient plus … je ne sais pas si c’est de ma faute (rires). Je pense qu’ils bossent beaucoup sur leur identité, ils vivent ensemble, ils sont hyper soudés et fonctionnent beaucoup en otarcie.

ICBM ensuite, un mec qui bosse avec Racecar, le MC d’Asagaya (ndlr : première partie de cette release), qui fait ses trucs dans l’ombre et sort des sons en gratos sur le web … il vaut vraiment le détour. Et ouais je pense à un mec aussi, dont j’ai ré-entendu parler hier et qu’on n’a jamais vu, c’est DJ Steady. Il fait des instrus pour Pharcyde et d’autres grosses pointures, ça déconne pas.

Banzai Lab dans le futur, ça nous promet quoi ?

I : Le problème dans un label DIY, c’est la difficulté de se projeter. On est toujours là, on a fait un beau chemin déjà. Maintenant chaque étape est une prise de risque plus importante qu’avant, et les sorties sur le label coûtent plus cher. On jette les dés quoi. Parallèlement on a gagné en compétences, on a une équipe fixe et efficace, on a de la vraie com, des médias qui s’ouvrent aux styles qu’on promeut. Les médias se sont toujours intéressés à ce qu’il se passait en pop à Bordeaux, et là on commence à avoir des petites entrées, à l’image de Chinese Man Rec. ou Jarring Effects, en restant sur le territoire et en défendant notre image sur un plan local.

S : Y’a Odezenne qui fait chier, ça nous fait de l’ombre quoi ! (rires)

I : L’évènementiel nous permet de survivre, avec la Semaine K entre autres. On remet de l’huile dans le moteur et on avance. Le fait d’avoir bossé avec Al Tarba, d’avoir eu l’Entourloop, ça fait des beaux projets qui amènent une nouvelle dimension. Banzaï Lab reste quand même un ado. Pour passer au stade adulte, faut encore un peu de temps, plus de gens pour bosser dessus, parce-qu’on couvre beaucoup de choses avec peu de moyens humains, et Hugo et moi en assumons énormément, et de manière bénévole.

Il nous faut de nouvelles ressources humaines, qui ne sont pas impliquées artistiquement et qui permettent à la structure d’avancer, et de s’affranchir de la logique d’un label de pote qui peut parfois être contre-productive. On le fait petit à petit, ça va venir. On a construit une belle image, une belle esthétique, même de manière inconsciente. On existe, c’est bien, mais on ne cesse de se remettre en cause et on avance.


En deux mots : confiants mais rationnels.

PORTRAIT BÛCHE

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