[ITW] Feather Drug : « Mon but, c’est de faire décrocher les gens »

Drôle de personnage qu’est Feather Drug. Après cette interview, on ne savait plus vraiment comment le décrire : musicien, photographe, voyageur, accordeur de piano, rêveur, bref, un autodidacte comme on n'en croise pas tous les jours. De retour d'un long périple, il a posé ses bagages à Bordeaux histoire de nous livrer plusieurs choses : quelques-uns de ses secrets, et un concert à l'Heretic qu'on n'oubliera pas de si tôt.

 

Toast
Car il est aussi photographe, cette interview est illustrée de quelques uns de ses clichés, à retrouver sur sa page. © Feather Drug

Vu que c’est ta première interview, tu vas pas couper aux questions de base : si tu devais te décrire à une personne qui n’a jamais écouté ce que tu fais ?

Ça m’arrive tout le temps ! A chacun de mes voyages, on me demande mon métier, je leur dis que je suis accordeur de piano, du coup on aborde la musique. Mon style est assez difficile à décrire, on m’a dit que c’était de la musique de film… la meilleure description que j’aie entendue à ce jour.

Comment est-ce que t’as commencé le piano ?

Avec du recul, c’est intéressant de revenir dessus. Quand j’étais gamin, je faisais 20 centimètres de moins que les autres, donc tout le monde se foutait de ma gueule. Il y a plusieurs façons de réagir face à la violence extérieure, et la musique m’a aidé. Quand t’es seul avec un instrument face à toi, tu t’aperçois que tu peux faire ce que tu veux, si t’as envie d’appuyer sur une note pendant trois heures parce qu’elle te plait, personne ne sera là pour t’en empêcher. J’ai pris des cours de piano pendant deux ans, et à 12 ans j’ai désappris ce que je savais après avoir eu cette révélation. Après ça, j’me suis vraiment concentré sur ce que je ressentais. Il m’est arrivé de passer des nuits entières sur un piano. Une des règles que j’ai recherchée très tôt, c’est de jouer le plus vite possible. Pas pour dépasser les limites de la vitesse, mais pour jouer tellement vite qu’à la fin on ne sache plus quelle note sonne. J’aime beaucoup le fait d’en mettre dans tous les sens, pour donner une forme d’ambiance.

Est-ce que t’as des influences majeures ?

C’est assez difficile à dire, parce que j’ai pas beaucoup de mémoire (rires) ! Je ne suis pas un expert des pianistes, mais s’il y en a un que j’aime bien, c’est Craig Armstrong. Il y a aussi Keith Jarrett, un pianiste de jazz un peu déjanté, qui serait une de mes influences. Pas forcément au niveau musical, plutôt par rapport à l’approche qu’il en a. Je préfère sa vision de jouer pour s’exprimer, s’amuser et faire ce qu’on veut, plutôt que de créer des morceaux hyper structurés.
Sigur Rós m’a fait tomber dans le post-rock. Ensuite, j’me suis intéressé au genre. Ça m’a amené à connaître This Will Destroy You, un de mes groupes préférés. Ils mettent tellement de réverb’ qu’on ne sait même plus quand est-ce qu’ils touchent leurs cordes, ça bourdonne. Même si je n’aime pas le terme, j’adore les bourdons, et j’essaye d’en jouer. J’aime l’idée qu’on ne comprenne pas ce qu’on entend, mais qu’on trouve ça simplement beau. Le trip-hop est aussi une de mes grosses influences, Archive est un groupe que j’adore.

« Quand je joue, je visionne des images, et mes propres photos m’inspirent, ça forme un cycle. » © Feather Drug

Tu as des bases théoriques en harmonie ?

En fait je suis quelqu’un d’assez analytique. J’avais quelques notions de ce que j’avais appris à 6 ans, mais j’ai retrouvé tout seul une tierce, une quinte … Tout est logique. Techniquement parlant, savoir ce qu’on joue et savoir comment fonctionne la musique est hyper important. Quand je suis sur scène, je fais énormément de calculs. Disons que si je joue une note, d’un coup s’ouvrent en moi toutes les autres qui vont avec, et surtout celles qui ne vont pas ensemble. Dans une gamme, t’as 7 notes sur 11 qui vont ensemble : tu peux presque faire n’importe quoi, ça ira ensemble !

Je joue beaucoup d’instruments, notamment de la guitare même si je n’en joue pas super bien, et j’ai énormément joué dans la rue. En étant avec des hippies qui ont des tam-tams et des guitares, tu regardes ce qu’ils font et tu essayes de t’intégrer à ce qu’ils jouent. Au début ça va trop vite, ils bougent les doigts dans tous les sens, mais au fur et à mesure, t’arrives à lire sur leurs mains. Plus tu le travailles, et plus tu le fais vite.

La musique que je fais est assez personnelle, et c’est un bon côté. Cependant, il y a aussi un mauvais côté : je me suis tellement habitué à jouer de cette façon que j’ai formé mes mains et mes doigts à chercher des notes dans certaines positions, ce qui fait que je me suis coincé ! Si on me demande de jouer des morceaux tout simples, ça va m’exploser les mains et je vais avoir beaucoup de mal. Je me suis fermé des portes en fonçant dans la mienne. Mais au final, je m’en fous royalement. Le but c’est pas de faire plaisir aux autres, c’est de se faire plaisir à soi !

J’ai cru comprendre que tu étais un grand voyageur, raconte-nous l’histoire de ce périple…

En 2011, j’ai commencé un voyage en Europe basé sur le post-rock, dont je viens de revenir. Au total j’ai dû voir 150 concerts de ce style. J’ai en même temps fait ma tournée perso, et ce que j’aimais vraiment, c’était de jouer dans les plus petites salles possibles. J’en ai de très bons souvenirs : j’ai rencontré The Shaking Sensations sur la route, et je suis devenu leur roadie. Je me suis tellement bien entendu avec leur ingé-son qu’il m’a proposé de passer une journée dans son studio, à Copenhague. J’ai pu y enregistrer 4 morceaux (ndlr, à retrouver ici).

La carte de son voyage en été 2013, où il était à environ 80 000km parcourus. Aujourd’hui, il en est à 120 000km. Un tour de terre en plus, en gros. © Feather Drug

J’imagine que ta musique en a été impactée ?

C’est difficile à dire, parce que y’a pas vraiment eu d’avant/après. J’ai pas tant joué au final, j’ai beaucoup plus écouté. J’ai vu tellement de concerts de post rock où un seul morceau pouvait faire un live entier que ça m’a conforté dans l’idée de jouer autant que j’veux, de me dire « tu t’en fous des conventions ». Ce qui m’a influencé c’est pas forcément la musique, c’est plus le fait d’avoir vécu des choses, de m’être retrouvé dans des situations impressionnantes et dans des lieux incroyables. Ça m’inspire pour créer « mon film intérieur », qui m’aide à mieux m’exprimer à travers la musique.

Tu parles de morceau en disant que c’est quelque chose en constante évolution, ton concert se définit comment ?

Mon concert… Comme d’habitude, je suis méga stressé. Je suis influencé par la qualité musicale : comme quand tu joues sur un vrai bon piano, t’es heureux d’entendre le son qu’il produit. Ce soir par exemple, le son risque de ne pas être bon et je ne saurai pas si ce que je fais est bien construit ou pas, donc ça sera un peu automatique. J’vais pas être au meilleur de moi-même, genre à 30% de ce que je peux faire quand je m’amuse bien.

La dernière fois que t’as publié un morceau remonte à Février 2013 (55, qu’on vous propose d’écouter juste en dessous), tu avais besoin de prendre un temps pour toi depuis ?

Je pense qu’à chaque fois que j’ai pu enregistrer, c’est parce que j’avais passé trois ou quatre jours tout seul devant un piano avec un ordi en faisant mes prises de son. En fait, ce que je publie, ce sont les meilleures prises de son du moment. Y’a des tonnes de fois où je me dis que c’est trop redondant par rapport à d’autres morceaux.

Est-ce que tu as un but quand tu joues ?

Si y’a un moment où vous perdez pied, que vous ne savez plus où vous êtes, et que, par une fausse note ou par vous-même, vous vous réveillez, c’est que vous avez décroché simplement une seconde, et pour moi c’est réussi. Mon but, c’est de faire décrocher les gens. Je voudrais aussi que les gens viennent pour la musique et non pour la personne. Parce que c’est du pur don de soi, et je suis complètement à poil sur scène.

Est-ce que tu t’imposes un fil conducteur quand t’es au piano ?

Exactement, j’essaye de baser mes concerts sur un fil. Il y a toujours des ratés d’ailleurs : je fais une montée, je ne sais pas trop pourquoi, et ça mène parfois à des cassures. On se met à jouer un riff, et on veut mettre une certaine vélocité dans les doigts. L’idéal, ça serait qu’il existe un nombre infini de puissance du piano. J’aime beaucoup m’entrainer en passant par ces différents « niveaux de puissance ».

« J’avais peur de tout quand je voyageais, j’avais plein d’aprioris sur les pays. Quand t’es perdu, tu te découvres, et tu comprends ce que tu sais pas sur toi-même quand les gens te posent des questions. » © Feather Drug

Si j’ai bien compris, la scène n’est pas ton endroit de prédilection. Tu aurais une préférence ?

Mon idéal, ça serait de jouer dans la rue. Que les gens, s’ils n’aiment pas, continuent leur route. Qu’on m’attrape sur l’instant, qu’il n’y ait pas de début ni de fin, comme ça il n’y a pas de jugement… Mais bon, c’est compliqué (rires).

En terme technique, ton concert tu le découpes, ou tu veux qu’il soit dans une continuité ?

J’essaye toujours de faire un morceau de trente minutes, mais à chaque fois je m’essouffle, donc je préfère m’arrêter et reprendre ensuite. C’est de l’improvisation, j’ai trente minutes à combler, je pense au très court terme, quelles notes je vais jouer dans l’immédiat, et au moyen terme, ce que j’ai envie d’atteindre, mais jamais au long terme. Quand j’ai plus d’imagination au moyen terme, le court terme arrive à sa fin, donc je préfère arrêter là.

Chacun de tes concerts est unique donc ?

Il l’est oui, car il y a ton ressenti, celui du public, et c’est hyper dur de garder de la puissance si ce dernier n’est pas bon, c’est tellement facile d’abandonner la course. Ce qui le rend unique, c’est aussi mes fausses notes, que je tiens à garder : d’abord parce que je n’arriverai jamais à jouer parfaitement, ensuite ça démontre aussi que c’est humain. Les fausses notes ne sont pas un problème. Le vrai souci, c’est de perdre le fil, de ne plus savoir où est-ce qu’on veut aller, s’empêtrer dans quelque chose dont on ne peut sortir.

On a totalement zappé, ça vient d’où au final Feather Drug ?

Interview réalisée avec l’aide et l’amour de JB

Le temps nous presse, il est l’heure pour lui d’aller se remplir le ventre avant de monter sur la scène de l’Heretic. Un début de concert un peu hésitant, la trentaine de personne accoudée au bar ne se rend pas compte que Feather Drug commence à tâter ses 88 touches. En passant la porte de cette cave d’une trentaine de mètres carrés, on rentre dans un monde à part : le sien. Pendant une demie-heure, il faut accepter de se plonger dedans, de se laisser porter par cette « masse musicale » comme il aime l’appeler. Voyager avec lui finalement. Le silence s’installe peu à peu pour laisser place à quelques notes, en boucle. D’une main d’abord, la deuxième arrive peu après un court temps de réflexion. On sent qu’il cogite, qu’il calcule, qu’il analyse. Le regard de la salle fait pression sur ses épaules, peut-être est-ce pour ça qu’il est autant penché sur l’instrument qu’il maîtrise de long en large. Il va chercher les aigus, revient légèrement vers les graves. Ses mains se chevaucheraient presque en jouant dans la même octave. Quelques fausses notes résonnent, mais la perfection ne fait pas partie de ses objectifs.  Tu nous avais prévenu pourtant, qu’on risquait d’oublier où on était. Mission réussie, Feather Drug.

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