Good Grooves #31 – Bill Laurance – Swift

Claviériste et membre fondateur de Snarky Puppy, Bill Laurance débutait un projet éponyme l'an dernier avec la parution de Flint, pièce intemporelle sur laquelle Slapzine s'était longuement arrêté. Un an après, le pianiste revient avec Swift, toujours produit par Ground Up, label et maison mère des Snarky Puppy.

Évidemment influencé et aidé par ses amis de longue date, Bill Laurance a néanmoins développé Swift avec une approche plus progressiste et plus téméraire que son prédécesseur. Il est toujours bon de savoir que, parallèlement à cet album « solo », Laurance a contribué à deux énormes projets avec son collectif : Sylva, qui verra Snarky Puppy collaborer avec le Metropole Orkest et ses 52 musiciens, ainsi que Family Dinner Vol.2 (le Vol.1 a permis au groupe de gagner un Grammy Award, NDR), qui fera intervenir, comme le précédent, un florilège de collaborations avec des artistes de tous horizons.

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Crédit : Snarky Puppy & Friends pour Family Dinner Vol.2 – Jazz Magazine Avril 2015

Bill Laurance – Swift – Ground Up

Swift est une pièce entremêlant les genres et les époques. Imaginons deux secondes ce cadre impossible. John Blackwell et Stevie Wonder croisent Debussy au détour d’un club brumeux de la Nouvelle Orleans. Les 3 nouveaux compères insufflent chacun une partie de leur univers dans l’effort, et créent un hybride du temps, croisement des codes musicaux et des exercices de style, dans un groove mélodique unique. La vision est déroutante, mais elle résume probablement le paradoxe Swift. Reposons un instant nos semelles dans le présent, et tentons de décomposer chaque pièce dans son ordre d’apparition :

Le Prologue : Fjords ouvre sur un paysage aérien, épuré grâce aux cordes et nous présente le vocoder, nouvel arrivant dans la palette mélodique de Laurance. Les basses sont conséquentes et la batterie compressée pour donner du coffre à une ouverture paradoxalement évolutive et linéaire. La progression se fait lente, jusqu’à l’apogée des cordes en fin de morceau pour délivrer un hymne lancinant au lyrisme maîtrisé. December In New York enchaîne sur une ambiance filmesque. Le morceau conte un voyage, imagerie fictive digne d’un trajet en train dans lequel le protagoniste superpose son reflet au décor qu’il voit défiler. Il perd pied, confondu dans la perspective d’un soi immobile et pensif au sein d’un espace en mouvement constant. L’implémentation d’un flanger sur le piano joue en faveur d’une mélodie et d’une harmonie progressives.

Swift est lourd, intense. L’espace est rempli par un thème redondant et fredonné, imposant un jeu entre analogique et électronique. La batterie agit comme fondement du morceau, permettant notamment une transition rythmique quasi naturelle d’un lent rock vers un afro-jazz entrainant. U-Bahn est probablement le titre le plus atypique de l’album. Il use de paroles claires aidées par un vocoder fondamental. Il se révèle néanmoins moins défini par les thèmes instrumentaux. The Rush constitue la transition nécessaire en milieu d’album. Scindé en deux, il se pare d’un thème épuré en première partie. La suite prend du gallon, grâce à un pattern groovy aux basses compressées. L’entrée des cordes vient vite compenser la dominante numérique, et nous rappelle qu’il est essentiel pour Laurance de conserver cet équilibre ténu entre références historiquement ancrées et mélodies plus actuelles.

Contrebasse-piano-batterie, Denmark Hill rend hommage au trio garant de l’esthétique post-jazz. Moins progressif, moins fusion, il ne tarde pourtant pas à se révéler rebondissant grâce à Searight et son jeu fondé sur l’atonalité des toms. L’appui des cuivres est tout en nuances, se contenant pour une fois d’être un soutien mélodique du piano. Red Sand est esthétiquement le morceau le plus fusion, coupant totalement avec son prédécesseur. On y remarque une insistance sur le chorus des claviers, permettant de laisser le lead aux 73 touches de Laurance. Le question-réponse entre League et Laurance qui s’illustre à 3mn30 vient progressivement justifier le groove de la fin, déconstruit par la post prod en mises en place agréablement complexes.

The Real One tourne autour de ce que l’on pourrait qualifier de « bourdon sur accord ». Trip planant de l’album, le titre ne se révèle pas aussi poignant que le reste, mais fait un détour par une case plus minimaliste, et met en scène un parti-pris électronique faisant fi de l’équilibre précédemment évoqué. Mr Elevator persiste dans cette ambiance, quoique globalement plus gai. L’équilibre se restaure ici avec le solo de Laurance en milieu de titre, mais les thèmes, au nombre de deux, tournent en continu. One Time revient faire écho au début de l’album. Plus arrangé, il réintègre les cordes dans leur fonction harmonique, appui d’une mélodie légère et lyrique. Enfin, The Isles boucle sur une pièce pour piano et cordes. On connait la force pathologique de ce genre de compositions, et celle-ci ne manque pas de nous rappeler la poésie contenue au même endroit dans Flint, qui s’achevait sur le magnifique Audrey.

Une piste cachée se pointe en toute fin d’album, Laurance seul au vocoder, non sans rappeler la simplicité et l’efficacité d’Imogen Heap, restant l’incontestable maîtresse de l’exercice.

 

Swift fait un choix plus progressiste que Flint, en imposant au post-jazz analogique de Laurance une contre-partie numérique. Le pari est pris : donner à son univers musical un ancrage actuel, allant même jusqu’à faire intervenir à plusieurs reprises le némésis de l’électronique du XXIe siècle : le vocoder. Techniquement irréprochable, Swift se permet quelques écarts plus minimalistes que son aîné, et trahit par instants les limites harmoniques d’une hybridation trop poussée. Faute avouée à moitié pardonnée, on sait bien que les gars de Snarky Puppy prennent constamment des risques et les assument toujours entièrement. Somme toute, on ne peut que les remercier de sortir des carcans et du bien fondé commun de l’univers jazz.

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