Good Grooves #29 – Avishai Cohen Trio – From Darkness

Si l'on ne devait retenir qu'une seule des multiples formules que propose Avishai Cohen au travers de ses productions, ce serait sans conteste son trio. Auparavant composé de Shae Maestro au piano et Mark Giuliana à la batterie, le contrebassiste récidive dans From Darkness, aux côtés de deux nouveaux génies du jazz moderne. On ne présente plus Nitai Hershkovitz, qui excellait au clavier sur Duende. Daniel Dor est un nom qui semble déjà moins familier. Diplômé de nombreux instituts musicaux, la Berklee en tête d'affiche, ce batteur polyvalent constitue la touche finale de ce trio désormais 100% Israëlien.
Album Cover : Avishai Cohen – From Darkness

« Déja-Vu »

En considérant deux petites secondes From Darkness sans utiliser ses oreilles, on comprend vite qu’Avishai Cohen usera de nouveau ses anciens thèmes. Ballad For An Unborn et Signature évoquent à l’auditeur aguéri les douces mélodies de titres plus anciens. Si les morceaux sont en effet les mêmes sur le papier, l’arrangement produit par ses nouveaux membres en change complètement la tournure. Le magnifique Ballad for an Unborn ne montre pas une mue flagrante, bien que l’ajout de la batterie lui confère une teinte plus rythmée, et sûrement un peu moins dépressive. Il prend quelques points au tempo, mais Nitai rejoue à la note près le thème qui conduisait déjà le morceau original. Signature, qui constituait l’essence de Duende, intemporel et plein d’espoir, ne sert ici que d’un prétexte pour initier le morceau suivant. L’auditeur, sorti de cette introduction luxueuse d’1mn10, est normalement prêt à se prendre le train exalté de Amethyst et les violentes claques de rimshot assénées par Dor. Une montée initie la transition d’un 4 temps torturé à une valse folle. Comme sur nombre de thèmes de Gently Disturbed, l’unisson composé par le piano et la contrebasse, dont l’imprécision tonale est on ne peut plus maîtrisée, constitue un chorus naturel qui arrondit chaque note. On ne perd pas de temps, et seul le solo asymétrique d’Avishai permet une pause dans la déferlante.

De Cubains en Canons

Revenons à l’ordre chronologique des morceaux :

Beyond ouvre l’opus sur une métrique déstructurée et un étalage technique qui prend peut-être (hélas) un peu trop de place sur la composition elle-même. Abie nous fait embarquer dans un vol direct vers Cuba. Tandis que la ligne principale du piano persiste dans cette dynamique, l’arrangement oscille entre une danse légère et un univers plus lourd, plus sombre, porté par un basse-batterie à la vélocité décuplée. Pur produit jazz, Halleyah s’inspire des canons classiques et entre dans la veine d’opus comme Aurora ou Seven Seas. C#- commence dans un style similaire pour mettre en relief un groove en 5:4. Un solo aérien fuse en milieu de morceau pour lui redonner à la fois du souffle et de l’élan. Trois minutes suffisent à faire de From Darkness un bijou technique. Le morceau, essentiellement porté par une batterie réfléchie, agresse sans prévenir sur la fin, pour terminer dans un défoulement jouissif. Echo à Abie, Lost Tribe rebondit allègrement dans un pattern cubain dynamique et enjoué.

Almah Sleeping rappellera à plus d’un auditeur le récent AlmahIl s’agit en fait d’une thématique qu’affectionne particulièrement Avishai Cohen. L’Almah (עלמה) est, en hébreu, la désignation d’une jeune femme en âge de se marier et de procréer. De ces images naît une ballade qui relègue la batterie au second plan, et redonne au duo Cohen-Hershkovitz la magie mélodique qui le caractérisait dans Duende. L’album finit sur une touche plus légère. Une reprise, ce qui n’est pas dans les habitudes d’Avishai Cohen, vient boucler l’opus dans un message positif. Le Smile de George Benson apporte un final jazz du coin du feu, comme une ode à la joie après la guerre instrumentale qui vient de se jouer.

Gently Disturbed nous faisait déja réaliser qu’au-delà de sa justesse technique, Avishai sait aussi s’entourer pour magnifier ses compositions. Avec Duende, il nous présentait Nitai Hershkovitz, qui l’accompagnera ensuite sur le multiculturel Almah et qui insuffle encore un vent de fraîcheur et de poésie dans ce nouvel album. Daniel Dor reprend dignement le flambeau de Giulana, en jouant tout en nuances, et en proposant un groove détonant dès qu’il en a l’occasion. Avec From Darkness, Avishai démontre une fois de plus que sa formule trio contribue à renouveler le jazz moderne, à métisser ses influences, et même sans ses intonations en hébreu, il ne suffira que de quelques secondes pour reconnaître et apprécier ce monument de la musique moderne.

Juste un mot … תודה

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