Good Grooves #28 – Carpenter Brut – 3 en 1

Chronique d'album et live report. Carpenter Brut - EP3 - IBOAT

 

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Du renouvellement des genres

L’esthétique 80’s façon post 2010 a retrouvé ses lettres de noblesse. Les années 80 renvoient forcément à cette image du kitsch outrancier, qui se traduit musicalement par l’expérimentation des synthétiseurs et visuellement par les couleurs flashies et les films de série B pas vraiment assumés. Au-delà, certains noms perdurent, à l’image du bon vieux Flashdance et de son Maniac endiablé. De ces vestiges, du neuf a finalement émergé. La lente digestion d’une trentaine d’années a été indispensable au renouvellement qualitatif des nombreux genres auditifs et visuels de cette décennie. Le neo-slasher a entamé le processus d’assimilation de codes réactualisés, en côtoyant la parodie avec Scream en 1996, puis la gradation s’est effectuée d’elle-même pour bâtir le neo-noir, renouveau du noir des années 20 et digne héritier d’Hammet, en érigeant le Drive de Refn au statut de pièce maîtresse contemporaine. Avec lui, Kavinsky, qui signait la bande originale, a vu son électro rétro conquérir les bandes FM du monde entier.
Qui a ouvert la voie à l’autre ? Les débats n’auraient de fin qu’avec la désignation arbitraire d’un camp victorieux entre les cinéphiles et les musiciens. Toujours est-il que, musicalement, la réactualisation du son, l’intégration du tout numérique et l’abandon des compresseurs de 18m cube ont contribué à redynamiser un courant à bout de souffle. Du jeu Hotline Miami (dont la deuxième édition devrait voir le jour ce trimestre) émergeaient au public avisé des noms comme M|O|O|N et Perturbator, fers de lance d’un nouvel électro kitsch et obscur. …

 

Carpenter Brut

Dans la même veine, Carpenter Brut dépeint depuis 2012 et son EP1, une imagerie sombre. Le charpentier construit ses pièces avec un matériau lourd. Rythmiquement, on échappe rarement au combo typique : charley en quadruple croche, kick sur un et deux, et snare tous les deux temps. Le beat est lourd, trainant quand il faut, mais bien souvent plus pêchu que le lapin d’Alice sous Speed, il faut danser dessus après tout. Point de vue mélodique, les synthés ne trahissent pas l’univers duquel ils proviennent. Distordus, réverbés, flangés, ils arborent une texture inquiétante et investissent le rôle difficile de ligne principale. Avant tout, n’oublions pas que la force du genre provient de ses trames entêtées et foutrement entêtantes ! Quand ils se permettent une (rare) pause, c’est une guitare distordue qui prend le relais. Enfin, la base : la basse. La basse constitue l’actionnaire majoritaire du style Carpenter Brut. Elle sait laisser place aux mélodies en s’effaçant par moment, mais globalement, ne nous voilons pas la face, c’est clairement l’outrance qui la définit le mieux : des synthés couplés aux distorsions d’une guitare électrique, la voilà notre chape intangible.

 

Trilogy logique

Sobrement intitulées EP1, EP2, et EP3, les réalisations de Carpenter Brut ne sont que cohérence. Son EP3 sortait ce 19 janvier, et avec lui une édition album nommée Trilogy respectant la chronologie initiale. Qui peut le plus peut le moins, mais quitte à choisir, autant sauter sur l’occasion et analyser l’objet dans son intégralité.

Des premières notes de Escape From Midwich Valley au final caché de Invasion A.D, la linéarité du projet n’est nullement mise en question. Pour autant, on est bien loin de la redite et de l’exploitation des mêmes sonorités. À l’exception de Anarchy Road, tous les morceaux sont instrumentaux, quand les « chants » sont constitués par les guitares et les synthés lead. Carpenter Brut garde une rythmique quasi inchangée tout le long, dont le seul BPM est appelé à évoluer entre les titres. Avant tout, ce qu’on perçoit, c’est le défoulement. L’intensité portée par la musique de Carpenter Brut est un purgatoire incarné. Hybride de deux époques, c’est une chimère née du croisement entre l’électro et le heavy metal qui s’y crée. Les guitares, bien que souvent portées au second plan, sont une récurrence et réfèrent sans conteste aux solos kitsch des satanistes d’antan. La violence contenue dans cette forme d’électro a la fibre nécessaire pour se marier au métal. Mais un mariage en noir avec des croix à l’envers, où toute l’assemblée fait du headbang (voilà un autre point commun). Faut pas déconner.

Image hommage

La diversité du projet Carpenter Brut se contient dans la structure progressive de ses pièces. Courses poursuites, danses effrénées ou sensualité des corps, voilà ce qu’on se représente durant l’écoute. Il n’est en rien surprenant qu’une musique aussi visuelle fasse appel à ce qu’on pourrait qualifier de trame narrative. De ce côté-ci, les hommages se succèdent. Extrait de l’EP1, le clip de Le Perv est une fausse bande-annonce aux références explicites à l’univers de Lucio Fulci, dont l’analogie est récurrente (Disco Zombi Italia). Danses dénudées, agression sur fond de rideau de douche, travelling malhabiles et zooms brusques sont autant d’éléments qui confirment l’esthétique fondatrice de Carpenter Brut. A ce propos, on ne peut associer Carpenter, musique, et film sans avoir une pensée pour John. Pourtant dans une interview accordée au Tag Parfait, l’artiste ne confirme pas sa référence explicite au cinéaste, puisque son nom viendrait tout simplement d’une marque de champagne. Il reste évident que sur ce fond graphique, nier l’association serait absurde. (foncez écouter les Lost Themes de John Carpenter qui paraîtront le 3 Février prochain)

 

EP3

Comme évoqué précédemment, si on met de côté Anarchy Road du fait de son aspect chanté, l’EP3 suit le chemin tracé de ses aînés avec des titres gores tels que Roller Mobster et Hang’em All. En tête de file, mention particulière à Turbo Killer dont le pâté envoyé a du traîner un bon moment dans la cave de mémé pour être aussi fort. Grosse claque donc, annoncée d’emblée par Division Ruine qui dévoile son jeu dès la première milliseconde. Paradise Warfare prend une tournure plus sexy ambient, en perdant des dizaines de points au tempo et en intégrant même un solo de saxo et un coup de marimba bien placés histoire de compléter le tableau. Bon, on n’est pas ici pour se faire des mamours sempiternels non plus, alors on pousse un peu l’intensité au milieu du morceau pour faire remuer les midinettes. Run Sally Run fait écho à Le Perv (EP1), et on en vient presque à vouloir courir derrière la pauvre Sally pour la découper à grands coups de machette dans les boobs. Enfin, Invasion A.D boucle la trilogie d’une dépression lente, laissant plus de place au final gras et lourd porté par des synthés survitaminés en effets.

Si l’on s’en tient à ses interviews, Carpenter Brut est un gars qui trace son chemin sans trop d’égard pour son environnement musical. Ce qui est sûr, c’est que sa musique porte une signature. Qu’il s’agisse du son, de la construction, des rythmiques ou du tout, on reconnaît cette patte caractéristique. En 3 ans, Carpenter Brut a créé un album composite qui aurait pu être enregistré d’une traite, tant son homogénéité transparaît à l’écoute. Pour en être certain, il ne restait plus qu’un paramètre à vérifier, et pas des moindres : ça donne quoi en live ?

IBOAT, 20 Janvier 2015

Le lendemain de la sortie de son E.P, Carpenter Brut se produisait dans le bateau bordelais. Une soirée toute spéciale, qui ne revêtait pas particulièrement l’apparence d’une sortie de disque. En première partie, mais en tête d’affiche (on a pas forcément saisi la logique), Author&Punisher nous propose son cockpit futuriste et son set électro-hardcore. Sur une petite estrade en marge de la scène, Tristan Shone place ses bras dans son exosquelette musical. A droite, un bras boîte à rythme, tiré pour produire des snare et poussé pour les kicks. Devant, deux synthés en cascade reliés à un pédalier. A gauche, un levier d’avion qui gère le pitch et un Mac sur Ableton Live pour contrôler la complexe machinerie. Derrière lui, un bras mécanique l’enlace pour venir se positionner en microphone. Décomposé en plusieurs parties, la plaque qui lui masquera le visage la majeure partie du temps regroupe des amplificateurs vocaux aux modulations différentes. Après un rapide test de la section rythmique, la machine déconne. Le kick n’est plus géré. Durant 5 minutes, A&P revoit son branchement tout en laissant tourner une basse qu’il repitche à l’occasion. Une fois le problème réglé, le set se lance. Autour de nous, cheveux longs et chaînes à la ceinture, le public ressemble plus à celui d’un concert de Slayer qu’aux habitués branchouilles de l’IBOAT. On va pas se mentir, nous, ça nous fait plaisir. Durant 3/4 d’heure, Author&Punisher va se faire homme orchestre pour distiller une prestation lente et violente, portée par des loops qu’il calibre au pied et joue au clavier, une rythmique « poum-pshh » lancinante, des screams lancés dans son panneau buccal et des BASSES permanentes modulées au levier de vitesse. Visuellement, ça le fait, et la prestation est impressionnante. Auditivement, c’est gras, très propre, mais ça commence à compresser le cerveau au bout d’une demi-heure si on est pas fana du genre.

Carpenter Brut – RUN, SALLY, RUN! – EP III & LIVE Teaser from Silver Strain on Vimeo.

Petite pause bien méritée, puis on fend la foule tel Moïse en retard pour arriver à raz de la scène. Carpenter Brut est à droite de la scène, derrière ses claviers et machines en tout genre. Dans le cadre, un batteur au milieu et un guitariste à longue crinière à gauche. L’apport des deux musiciens fait l’intérêt du concert. Aux antipodes d’un Kavinsky, planqué derrière un carton pâte rose à se toucher le siphon pendant 2h, la formation en trio permet d’inclure un intérêt visuel. Sur ce point, on peut également détourner l’oeil pour observer les images de clips et autres séquences tirées des vieux classiques 80’s projetés sur la toile de fond. A l’image des productions physiques, le concert ne perd jamais en intensité. La continuité entre les morceaux permet de donner l’illusion qu’un DJ seul gère ses transitions au gater. On prend plaisir à voir les thèmes des morceaux joués sur les claviers, et non lancés en automatisation sur les pads. Pas de doute Carpenter se la donne. Durant les rares temps où il ne virevolte pas sur ses 73 touches, il complète la section rythmique sur sa mpc ou sur les deux gros pads à sa gauche (qu’il joue aux baguettes). On écume les titres, Hang’em All, Roller Mobster, Le Perv et son clip en synchro sur le projo … Ca n’a l’air d’étonner personne, mais le mec n’est pas un être particulièrement social. Il ne communique pas avec le public, et semble avoir bâti son set pour se prémunir de toute interaction du genre. Du fait, on se prend au déphasement et la salle obscure de l’IBOAT n’a plus d’horaire. Il est 22h et la nuit est devant nous, mais il pourrait tout aussi bien être 6h du mat’, on s’en carrerait tout autant. Le set se termine, on a follement remué tout le long. Pas de dialogue, pas de rappel, le concert se finit aussi brusquement qu’un vol nocture sur la Malaysia Airlines. Mais après tout, quand c’est bien, faut savoir revenir au monde réel pour que ça le reste.

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