Good Grooves #14 / Doctor Flake – Acchordance

Abstract Hip-Hop

Le hip-hop a expérimenté, comme tous ses compères musicaux, bien des formes et des couleurs. On sait reconnaître ses beats lourds et simplistes, le flow généreux de son contributeur vocal, une prise de position sur des sujets de société, des arrangements funky, enfin tout l’attirail quoi. Mais sa version abstraite revoit les fondements, travaille la source pour le détourner et proposer du neuf dans un monde encore et toujours bien codifié.

A l’image de DJ Shadow ou DJ Krush qui en furent les précurseurs, l’abstract tend à proposer un certain lyrisme, une rêverie sonore un peu perchée, un peu décalée, qui emprunte à qui bon lui semble les harmonies nécessaires. Entre jazz, trip-hop et hip-hop, tout est déconstruit pour être bâti différemment, un peu plus bancal, plus expérimental.

Doctor Flake

Producteur et compositeur, Flake est un docteur expérimenté. Disséquer, remplacer et recoudre, voilà le travail chirurgical qu’il aime appliquer à ses pièces musicales depuis un peu moins de 10 ans. Même si elles sont souvent dépourvues de mots, les compositions de Dr Flake n’en sont pas pour autant amputées de sens. Anti-consumériste engagé, le docteur porte un regard distancé sur le monde qui l’entoure. Il s’offusque d’être manipulé quotidiennement par les médias et de n’avoir que sa distance critique pour rester les pieds sur terre. Alors il crée des créatures étranges sur sa table d’opération, des chimères peu amicales, néanmoins intrigantes.

Lancinantes, décadentes et torturées sont les créatures qui errent dans le labo de ce docteur peu orthodoxe.

Cinquième album, Acchordance se pare de guitares pour s’en faire un fil conducteur. Des samples à cordes succincts, une harmonie basse et pesante, Massive Attack pointerait presque le bout de son nez au détour d’un couplet. Bourré de nappes synthétiques ou vocales, la parure de l’album est indiscutable, elle est fournie et fait tout le travail, quand le socle est tenace et homogène.

La répétition est un peu le Leitmotiv, quand l’ajout d’une trame acoustique sème régulièrement la Dischord. Derrière, la basse se targue de n’être jamais en manque de souffle. Omniprésente et monotone, elle se fait bourdon d’une dépression assumée. On plonge au fil des titres, et ce ne sera pas les rares apparitions du chant qui nous en feront sortir – Japanese Porn et Southern Lakes comme une pièce double au milieu de l’album, en pesante mais parfaite symétrie musicale, tandis qu’une ode au suicide nous y est déclamée –

Moins cataclysmique que ses aînés, Acchordance joue d’une lenteur poétique porteuse. Rock On, en featuring avec Chill Bump, est à part. Comme une escale ensoleillée au milieu d’une forêt trop dense, on retrouve l’entrain, opinant du chef, un sourire niais aux lèvres.

Le reste transporte dans un univers qu’il nous appartient de juger, de s’approprier, certes, mais qui revêt sans complexe l’habit du deuil.