[ITW] Feu! Chatterton : certifié jeune, pop et français

Feu!Chatterton, qu'on aime ou pas, c'est un groupe qui ne laisse pas indifférent. Ses cinq membres mélangent avec talent des influences nombreuses qui ne se révèlent pas toujours à la première écoute. Avec leur album Ici le jour (a tout enseveli), ils relèvent avec brio le défi de chanter en français et sonner pop. Beaucoup s'y essayent, très peu y parviennent. On se devait de percer le mystère de cette équation si dure à résoudre. Interview fleuve en compagnie d'Arthur Teboul et Raphaël de Pressigny.

Bonjour messieurs. Alors, contents d’être dans la ville de Bertrand Cantat ?

Arthur Teboul (chanteur) : Bordeaux, que ce soit la ville de Noir Dez’ ou pas, c’est surtout une ville où l’on sent une énergie rock. Ça nous a fait comprendre pourquoi Noir Dez’ est né ici. Mais leur musique, on l’écoutait chez nous, ça nous rappelle surtout notre ville, Paris.

Raphaël de Pressigny (batteur) : La dernière fois, on a joué à l’Heretic. C’était un concert vraiment mémorable. Peut-être le concert le plus rock’n’roll qu’on ait fait. On aime bien Noir Dez’, mais on n’est pas aussi punk qu’eux. Sauf ce soir-là.

Y a-t-il un peu de Noir Désir en vous ?

Raphaël : On n’a pas du tout leur dimension politique, par contre, on a essayé de faire quelque chose qu’ils ont fait à merveille sur le dernier album, Des Visages et des figures, qui est le seul album qu’on aime tous à l’unanimité. À savoir l’alliage du texte et d’une musique âpre, d’un texte poétique et d’une musique rock’n’roll. Ce mélange-là,  c’est quelque chose qu’on partage avec eux…

Arthur : Un truc simple, en France, il n’y pas de groupe de référence. On fait partie d’une génération de laquelle émergent beaucoup de groupes. Souvent on nous demande ce qu’on a en commun avec ces autres groupes qui chantent en français. On oublie souvent de dire, qu’avant tout, ce sont des groupes.

Alors que nos modèles, les Gainsbourg, les Bashung, eux, ne fonctionnent pas comme des groupes. Ce sont des auteurs-compositeurs interprètes qui jouent accompagnés.

Or il y a eu Noir Désir. C’est parce que c’est un groupe que l’on sent dans leur musique cette fougue collective. Lorsque Teyssot-Gay et Cantat (les deux leaders de Noir Désir, ndlr) font des choses séparément, ce n’est plus la même magie, plus le même miracle. Il paraît qu’entre-eux c’était assez conflictuel. C’est ce qui fait qu’il y a cette explosivité jouissive à voir et à entendre quand qu’ils s’allient.

Tu parles des groupes de votre génération qui chantent en français. Il y en a beaucoup, mais comment on fait pour bien sonner, voire sonner cool, en français et en faisant de la pop, sachant qu’il n’y a pas, comme tu le dis, de groupe de référence ?

Arthur : On ne sait pas trop. Cool ? Peut-être qu’on ne l’est pas. En revanche, c’est sûr qu’il ne faut pas le chercher. Chercher à être cool ou de bon goût, c’est souvent une erreur.

On veut être honnête, exigeant, précis et délicat… C’est déjà pas mal. Je dis ça sans suffisance, sans snobisme. Nous aussi, on a eu envie de faire de la musique pour être cool. Pour avoir une belle assise, séduire de jolies filles… Mais si tu fais un calcul froid, c’est le pire moyen d’y arriver. Peut-être qu’on est cool par accident (rires,ndlr) et peut-être qu’on n’est pas si cool….

Raphaël : Il y a des périodes où l’on a essayé. En se disant, on va faire un truc comme ça… Mais en réécoutant ça n’a jamais donné de morceaux aboutis.

Arthur : Avant qu’on enregistre notre premier EP, il y a eu une nouvelle vague de musique pop française. Lescop, Aline, Granville, puis La Femme…. C’était super excitant, ça faisait longtemps qu’on faisait des trucs en français, pourtant on ne sentait pas que c’était dans l’air… Quand ils sont arrivés, on s’est dit, « c’est marrant dans d’autres villes, il y a des mecs qui pensent comme nous qui sont en train d’arriver … »

On trouvait ça bien fait, honnête et ludique : cette façon de chanter le français, qui ressemblait aux années 80, mais surtout cette volonté de jouer avec les mots. Nous, on a plutôt puisé dans les années 70. 

On n’arrive pas là où vous êtes aujourd’hui sans beaucoup bosser. Pouvez vous revenir sur l’histoire de Feu!Chatterton ? 

Arthur : Faut remonter assez loin, en classe de première… Clément Doumic et Sébastien Wolf (les deux guitaristes et claviéristes, ndlr) avaient un groupe de rock ensemble. Je les ai rencontrés, j’avais eu vent de ce groupe populaire dans le lycée (rires). Eux ils jouaient de la guitare comme des lycéens, ensemble. Je trouvais ça assez miraculeux de voir comment il est possible d’échanger juste avec la musique. Moi j’écrivais des textes, on était potes. Au début, on ne partageait pas la musique, par contre on se parlait de littérature. Je leur ramenais des trucs et je leur lisais mes textes.

Quelques années après le lycée, ils ont décidé de mettre mes textes en musique. Sauf que j’étais amateur, je n’y connaissais rien en harmonie, au rythme…. Je ne savais pas chanter de mélodie. J’étais plutôt slam. Ça donnait des textes scandés sur de la musique assez jazz avec de longues plages. Au début, c’était plus de la musique par défaut.

Puis, petit à petit, on en est venu à faire notre propre musique, entre rock et rock progressif. Ce qu’écoutaient beaucoup Clem et Sébastien à cette époque-là. Notamment Radiohead ou Pink Floyd. Avec de la chanson française, comme moi j’en aimais, avec beaucoup de mélodies et un format plus pop. De Gainsbourg à Bashung, avec tout ce que ça comporte aussi d’expérimentations et d’audace.

Ça s’est fondu comme ça et paf, on a commencé à avoir les premières chansons de Feu! Chatterton.

Clem et Seb enregistraient sur ordinateur. Mais on voulait jouer nos morceaux sur scène. Donc on a d’abord rencontré Antoine, à la basse, un copain de copain. Et un an et demi plus tard, Raph nous a rejoints à la batterie.

C’est vraiment tous les cinq qu’on s’est rendus compte qu’il y a ce truc d’assez nerveux quand on joue live, quelque-chose d’assez sauvage. Tandis que sur nos premières maquettes, on était assez policés… assez clean… Ça ressemblait à de l’électro cheap

Ça s’est affiné, on a trouvé une sorte d’osmose, d’échange, de partage dans le rock. C’est ça qui nous a tous réunis. Je caricature, mais c’est marrant de voir comment, sans s’en rendre compte, on s’est trouvé un point commun grâce à la scène : le rock’n’roll qu’on aime tous depuis l’enfance… (rires)

Sur quoi on écrit en seconde ?

Arthur : Malheureusement, on écrit sur les mêmes choses qu’après. Je n’ai pas l’impression que les grands sujets de mon écriture aient changé… Je le regrette parfois (rires), de toujours écrire les mêmes choses… Mais je crois que c’est à cet âge-là que se fondent les grandes questions de chacun.

En seconde, ça parlait beaucoup d’amour, de sexe, de mort, surtout parce qu’on découvrait des auteurs qui, à cet âge-là, avaient l’air super subversif. Lautréamont, Baudelaire. Tu as l’impression d’entrer dans une antichambre secrète… Tu le montres à tes potes, sous le manteau… Un peu comme quand tu découvres les premiers magazines érotiques, tu vois… Les bouquins de Lautréamont, ça fait le même effet…  (rires) Ça te procure des émois différents, mais ça te grise la cervelle… Il y a un petit frisson de tête. Ça ne se situe pas au même endroit, mais il se passe un truc et tu peux le partager plus facilement avec tes potes… (rires)

Je suis rentré dans la littérature américaine par Kerouac et tout ça, j’aimais beaucoup les Beatniks. Pour les mêmes raisons tu vois, les choses facilement subversives… Il y a plein de choses qui le sont beaucoup plus, sans en avoir l’air. Mais la drogue, la soif d’absolu, le voyage, les rencontres intenses et courtes, l’amitié, le désir, les filles… Ça parle à tout le monde (rires)

Mes premiers émois véritables avec les mots viennent encore de la chanson : Brassens dès le plus jeune âge et Gainsbourg. Deux personnes que je trouve très subversives, avec une forme de malice et de pudeur qui les rend à la fois vraiment cruels et vraiment tendres. C’est ça qui m’a éduqué.

J‘ai pu lire, Arthur, que tu participais à des concours de slam à Belleville… Ça m’interpelle. Tu nous en dis plus ?

Écoutez Arthur revenir avec beaucoup d’humour sur cet épisode.

 

Donc finalement, on peut dire que l’expérience slam, qui touche au hip-hop, a été importante dans le lancement de Feu!Chatterton….

Arthur : …. Ah le hip-hop, c’est très important !

Raphaël : Moi, la première fois que j’ai rencontré Arthur, j’avais un groupe de hip-hop. Un des Mecs était son ami. Un jour, il s’est ramené dans la cave et a posé des textes. Parfois en français, parfois en yaourt. Il était presque aussi bon en yaourt qu’en français… Il avait un flow de ricain east-coast des années 90. Genre Pharcyde. Par contre ça ça ne voulait rien dire…

Le hip-hop se ressent encore aujourd’hui dans certains morceaux. Certaines lignes d’aujourd’hui, si tu en fais du rap en gardant le placement rythmique, c’est hyper hip-hop !

Au final, il y a le même goût du texte dans Feu Chatterton et le hip-hop. Ce sont les textes qui m’ont attiré dans Feu! Chatterton.

Arthur : J’ai été hyper impressionné par les premiers albums des X mens, de Lunatic les premiers de Booba, Oxmo Puccino et son Opéra. C’est ce qu’il y a de plus moderne et audacieux aujourd’hui dans l’écriture.

Je me suis dit que je voulais utiliser tout ça, les fausses rimes, les jeux sur les sons… Pour parler d’autres choses, parce que moi, niveau street credibility…. J’en ai pas, c’est pas ma vie, c’est pas mon truc…

C’est intéressant que vous parliez de hip-hop, de rap. Car dans le même temps, vous faites des références vraiment pointues, que ce soit en littérature ou en musique. Vous vous placez où, plutôt du côté art « noble », si ça existe, ou art populaire ?

Arthur : Je sais pas… ce qu’on fait c’est quand même gentil. Qu’est-ce qui est noble aujourd’hui ?

Tout le monde peut vraiment écouter Feu! Chatterton aujourd’hui ?

Arthur : On pense que oui . On veut que tout le monde puisse nous écouter, mais on ne fait pas de concession pour ça et on pense que ce que l’on fait peut toucher tout le monde. En bossant, on ne se dit pas on va le faire pour que tout le monde puisse écouter. On le fait parce que ça nous touche, nous, sans ambition d’élitisme.

Oui, on aime le raffinement. Oui, on aime la délicatesse. Mais pour revenir sur ces références dont tu parles, je pense qu’il y a tout un tas de personnes qui trouve le hip-hop d’aujourd’hui complètement hermétique. Il est truffé de références et de mots qu’une partie de la population est incapable de comprendre. Mais c’est pour ça qu’on l’aime, c’est parce qu’il est codé.

Mais en fait qu’est-ce qui est le plus élitiste ? Ce qu’on fait nous ou certains groupes vraiment pointus dans le hip-hop d’aujourd’hui ?

Raphaël : Pour certaines personnes, on est élitiste voir hermétique, notamment dans le texte. Mais à l’inverse, on peut être perçus comme un groupe qui fait de la musique simple voire populaire. On est vraiment regardé des deux côtés.

Musicalement certains disent qu’on fait une musique alambiquée, avec beaucoup d’arrangements. D’autres pensent le contraire… Je pense qu’on sera toujours un peu à la marge, quelle que soit la case dans laquelle on essaye de nous inscrire. Pas parce-qu’on le choisit, mais parce qu’on est 5 et tous potentiellement élitistes. Mais aussi, on est tous potentiellement populaires et simples. On trouve cet équilibre tous ensemble.

Comment atteignez-vous cet équilibre ? L’un de vous a le final cut ?

Raphaël : Tout le monde, c’est un problème….(rires) On peut pondre 35 versions du même morceau.

Dès qu’Arthur a écrit une bonne partie du texte. On prend phrase par phrase et on voit si la musique va bien avec le texte et inversement. Personne ne domine. C’est un long travail et de constants allers-retours. Il faut que tous le monde soit d’accord.

Arthur : Il faut que tout le monde soit fier.

Les deux chansons qu’on entend le plus de vous, c’est Boeing et la Malinche, est-ce que c’est représentatif du Feu! Chatterton d’aujourd’hui ?

Arthur : Non pas du tout…mais au même titre que si c’était seulement Code Concorde qui passait, ce ne serait pas représentatif de Feu! Chatterton. Il y a un balancier qui se fait naturellement. Certains titres composés par Clément et Sébastien penchent plus vers la mélancolie, d’autres plus vers le groove. Et moi je suis au milieu, comme ça. Ma tête se divise. (Rires)

Mais on a besoin des deux, on est heureux des deux … Simplement, c’est vrai qu’on est moins heureux quand il n’y a qu’une facette de nous qui est présentée… Or c’est un piège dans lequel t’es obligé de tomber… Les titres les plus accessibles sont les plus dansants, les plus rythmiques. Ce sont ceux-là qui sont le plus diffusés, malgré nous.

On est mélancolique, mais on est aussi plein d’autodérision et de gaieté. Il faut que tout soit toujours sur la bascule et je pense que ça, la scène le rend bien.

J’ai un copain taquin qui vous a comparé à Fauve, vous acceptez ou refusez la comparaison ?

Arthur : C’est comme pour l’histoire d’être populaire ou d’être noble. Moi je ne comprendrais pas un artiste qui pense pouvoir choisir son public. T’as le public que tu mérites, et au même titre, tu as les comparaisons que tu mérites. C’est ça qui est beau avec la musique. C’est faux de croire qu’une chanson existe en soi. Si ton pote veux nous comparer à Fauve, il a le droit, on a rien le droit de dire là-dessus.

Raphaël : On a le même régisseur ….

Arthur : Ce qui est sûr en revanche, c’est que parce qu’il y a eu Fauve, nous avons eu le droit à cet éclairage médiatique. Ils ont obtenu une attention assez particulière. On se rend compte à quel point l’effervescence qu’il y a eu autour de ce groupe a servi à éclairer plein d’autres groupes qui sont arrivés après. Comme nous.

Les mecs de Fauve ont été très généreux avec ça. Ils nous ont programmés cinq jours de suite au Bataclan. Ils ont fait pareil pour Grand Blanc, et d’autres groupes dans le hip-hop, comme Georgio ou Vald.

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