Affaire à suivre : Aidan Knight

Dans la série "Le Canada a du talent", on a un petit nouveau à vous présenter. Avec Each Other, paru en ce début d'année, Aidan Knight a discrètement et modestement signé un album plutôt intemporel et assez indispensable où se mêlent folk, rock, grands espaces et petites confidences entre amis. Hasard du calendrier, il a assuré la première partie d'Half Moon Run à la Cigale au début du mois de mars. On en a profité pour lui poser quelques questions, histoire de le connaître un peu mieux.

Les algorithmes font parfois bien les choses. On découvre par hasard une chanson sur une plateforme de streaming, on se prend une claque, on n’en décroche pas, on ne peut pas imaginer une seconde sans l’avoir dans les oreilles, le mode « repeat » collé aux basques. Puis, quelques jours plus tard, on a la joie de la découvrir en live, histoire de confirmer tout le bien qu’on pouvait en penser.

Dans ce cas précis, la chanson, c’est The Arp. Une épopée pop crescendo d’une élégance folle, dans la veine des Deerhunter, The National et consorts, portée par la voix brute et fine du canadien Aidan Knight.

Nouveau venu dans le monde merveilleux des artistes à suivre de très près, le Canadien a fait paraître en janvier Each Other, son deuxième album, qui pourrait bien être l’une des meilleures sorties pop de l’année. En l’espace d’une petite trentaine de minutes s’y succèdent des pièces fines, simples, brillantes, élégantes, et viennent former un tout intemporel. Cet album va droit à l’essentiel, tout en prenant le temps nécessaire pour le faire, et sans s’embarrasser d’arrangements superflus. Ses compositions en clair obscur laissent régner une douceur, une mélancolie qui vous font l’effet d’un cocon, protecteur, apaisant, rassurant.

Comme si ce n’était pas assez, Aidan Knight est passé maître dans l’art de faire basculer une chanson, créer une cassure et ainsi décupler l’intensité et offrir un final en apothéose, comme sur The Arp (ou en 2013 sur You Will See the Good In Everyone). Et il en est de même en concert.

Justement, quelques minutes avant son passage à la Cigale, on a eu la chance de pouvoir mesurer le degré de coolitude du garçon, le tout autour de petites questions toutes simples, pour en savoir un peu plus sur lui.

Slapzine : « Aidan Knight, qui es-tu ?

Aidan Knight : J’ai passé mon enfance sur l’île de Victoria, au Canada. Entre 5 et 10 ans, je passais la majeure partie de mon temps à jouer de la musique, et aller à l’école bien sûr. Puis, entre 10 et 16 ans, j’en faisais toujours, mais j’étais à fond sur le skateboard. Je pensais que c’était vraiment ce que je voulais faire plus tard, mais je n’étais pas très bon. Et puis à ce moment là, je me suis cassé la jambe, le bras, un doigt… Et je me suis dit que si ça continuait comme ça, je ne pourrais plus jouer d’un instrument. Donc j’ai décidé de me mettre plus sérieusement à la musique, et j’ai commencé à apprendre la guitare, la batterie…

Tout ça en même temps ?

A. K. : Oui, c’est quelque chose d’assez courant au Canada. La plupart des musiciens ont appris la musique à l’école. En France, si tu veux apprendre à jouer d’un instrument, ce sont tes parents qui te payent des cours privés, alors qu’au Canada, tu peux le faire à l’école. Donc je prenais des cours à l’école, mais aussi en dehors, pour quelques autres instruments. Ce n’est donc pas une histoire super passionnante…

Et tu as toujours voulu être musicien ?

A.K. : Non, pas vraiment. J’ai d’abord voulu être paléontologiste, puis skateboarder… Puis paléontologiste skateboarder : ça pourrait être le meilleur job du monde ! Je n’ai pas toujours voulu être musicien, mais, la sensation que j’éprouvais en faisant de la musique, j’arrivais difficilement à la retrouver ailleurs. Donc je n’ai pas cessé d’être à la recherche de cette sensation. Quand j’ai commencé à jouer, j’aimais plein de choses, je ne savais pas ce que je voulais faire…

Du coup, tes goûts ont évolué ?

A.K. :  Je crois que le tout premier album que j’aie jamais acheté, c’était Dookie de Green Day. C’était il y a bien longtemps. Je l’ai sûrement acheté en CD ou sur cassette, avec Mellon Collie and the Infinite Sadness des Smashing Pumpkins. C’étaient les deux premiers, et le troisième, qui m’a vraiment marqué, c’était Combat Rock des Clash, celui avec Rock the Casbah, Straight To Hell et Should I Stay or Should I Go. C’est à ce moment là que j’ai envisagé plus sérieusement de jouer avec des gens.

Tu as été dans de nombreux groupes, non ?

A. K. : Oui et non… Je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de groupes dans lesquels j’ai eu une place importante. Avant le « projet Aidan Knight » (son groupe actuel, NDLR), j’ai joué sur les enregistrements des autres. Je jouais de la basse, de la batterie, de la guitare pour différents projets, mais je n’ai jamais été le chanteur, le leader, auparavant.

Seulement en studio, pas en concert ?

A. K. : Oui, la plupart du temps en studio. J’ai fait des concerts avec quelques groupes. Je n’ai pas beaucoup tourné avant ce projet.

Et tu préfères être en studio ou en concert ?

A. K. : Pour être honnête, j’aime être en studio. On a plus de contrôle. En concert, tout est chaotique, ce qui est vraiment génial, mais, mettre son casque sur les oreilles et enregistrer pendant des heures et des heures, c’est difficile de ne pas aimer faire ça. Il y a beaucoup plus de pression. D’un autre côté, être face au public et avoir cette interaction immédiate avec lui, c’est pas une drogue, mais ça y ressemble.

Aidan Knight, live @ La Cigale, Paris // Crédit photo : Justine Dulhauste pour Slapzine
Aidan Knight, live @ La Cigale, Paris // Crédit photo : Justine Dulhauste pour Slapzine

Quand tu arrives en studio, tu as une idée précise du résultat que tu souhaites obtenir ?

A. K. : Non, j’aime le chaos. J’aime l’idée de la créativité qui va dans toutes les directions, et ma façon d’y parvenir est de ne rien planifier. On rentre en studio avec quelques idées de chansons, qui ne sont pas forcément finies à ce moment là. Puis, on appuie sur le bouton « record » et on laisse les choses se faire. De cette façon, on bosse sur l’idée neuve, fraîche, celle que l’on a pas eu le temps de peaufiner ou modifier.

C’est pas une comparaison terrible, mais par exemple, sur Instagram, y’a le hashtag nofilter. Il est intéressant, mais, Instagram, c’est comme une sorte de vitrine de ta vie, une abstraction, ce n’est pas ta vie, c’est des photos. Et pour faire passer une vraie émotion sur Instagram, il faut avoir du courage. La plupart des photos que j’ai vues sont très composées, carrées, plates, faciles à digérer. Je suis moins à la recherche de cela que de cette partie bordélique et chaotique de la musique. Et je pense que ma façon de rechercher cet aspect « humain » est de ne pas planifier tant que cela. C’est une très mauvaise façon de faire de la musique, financièrement parlant, ça stresse tout le monde (ça coûte cher, ndlr), mais en contrepartie, ça apporte quelques trucs intéressants.

Ça contraste pas mal avec ton album, qui a l’air vraiment pensé, travaillé, précis…

A. K. : Oui, il l’est. Je veux dire, si tu peux imaginer ces deux aspects, le chaos et la précision, qui arrivent simultanément …  Je pense que ce que j’essaie de faire, au travers de ma musique, c’est d’avoir quelque chose qui a été pensé et précis, mais aussi bizarre et sauvage…

Comme dans The Arp ?

A. K. : Exactement. C’est une chanson dans laquelle, pour moi, deux mondes différents se rencontrent. Ce qui m’intéresse, c’est de combiner deux techniques et créativités différentes pour en faire quelque chose qui est à la fois triste et joyeux, sombre et lumineux, des choses qui s’opposent les unes aux autres puis les réunir dans une seule et même oeuvre. »

 

Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas en 30 minutes, devant un public spécialement venu pour Half Moon Run, que les Canadiens ont pu convoquer le chaos de la créativité. Pour autant, leur set, maîtrisé et lumineux, ainsi que la bonne humeur apparente d’Aidan auront converti les plus attentifs.*

Finissons cet article par les petites recommandations culturelles d’Aidan Knight :

  • Musique, straight outta Canada : son pote Andy Shauf (qui sort d’ailleurs le 20 mai prochain son album, dont on commence à entendre des louanges un peu partout en ce moment)
  • Nanard : Riki-Oh, The Story Of Ricky
  • Un album sorti le même jour que le sien : Ty Segall, Emotional Mugger
  • L’accompagnement parfait pour les pancakes : lemon curd, myrtilles, sirop d’érable et beurre (c’était la minute Cliché)

 

*Les Parisiens et les Lillois seront les chanceux de l’histoire, puisque Aidan et sa bande seront de retour le 3 juin au Pop up du Label et le 4 juin à la Péniche, pour ses premiers concerts en tête d’affiche. On vous conseille de ne pas les rater.

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