On ressort les VHS de ta grand-mère : Un singe en hiver, Henri Verneuil, 1962

Envie de redécouvrir les films qui ont bercé ton enfance? Avec la rubrique ciné Les VHS de ta grand-mère, Slapzine propose de dépoussiérer les vieilles cassettes qui pourraient traîner dans ton grenier familial. Chaque semaine, nos critiques se pencheront sur une pépite, avec deux contraintes. Primo, le film doit être sorti avant le 31 décembre 1999, date symbolique du début du génocide des VHS par le Digital Versatile Disc. Segundo, chaque critique doit être liée à la précédente par le réalisateur, l'un des acteurs ou la thématique.

Quel lien peut donc t-il y avoir entre notre précédente critique, Garde à vue de Claude Miller, et ce Singe en hiver ? Si vous avez lu cette dernière, vous le savez sûrement déjà car la réponse était écrite noir sur blanc. Pour les nouveaux, je m’en vais vous expliquer. Point de réalisateur, d’acteurs ou de thème en commun, simplement un homme. Un grand homme, as du parler parisien du XXème siècle, dont le nom fait encore écho dans le cinéma mondial d’aujourd’hui, trente ans après sa mort. Vous connaissez aussi son fils d’ailleurs, Jacques, qui a reçu un trophée à 20 000 balles le printemps dernier sur la croisette pour ce film. C’est bon, vous l’avez ?

Gabin et Audiard, les alter égos du verbe

Un scénariste et dialoguiste comme on n’en fait plus, le « titi flingueur », Michel Audiard. Très rapidement passionné par la littérature et le cinéma, Audiard, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, commença par être journaliste. Mais il fut très vite remercié quand ses supérieurs découvrirent que ses séries d’articles sur l’Asie étaient en réalité écrites d’un comptoir de bistrot… à Paris (Gardez ça en tête, ça pourra servir pour la suite).
Vite reconverti en critique de cinéma, c’est tout naturellement qu’en 1949, on lui proposera aux vues de sa plume incisive d’écrire le scénario d’un film policier, Mission à Tanger. À cette occasion, il créera le personnage de Georges Masse. Un personnage qui sera également le héros de son premier roman, Priez pour elle et de plusieurs autres films par la suite. Un peu à la manière d’un Chaplin, de Monsieur Hulot ou encore du bon vieux François Pignon.
La carrière du futur génie de la punchline qui détonne est alors lancée grâce à ces deux succès. Dès 1953, il collabore avec Henri Verneuil sur L’ennemi public numéro 1, le futur réalisateur de notre film visé ici. Deux ans plus tard, une rencontre décisive marquera sa carrière : celle du déjà très réputé Jean Gabin sur le tournage de Gas-oil. À la lecture du scénario, Gabin lâcha à son réalisateur Gilles Grangier : « C’est un cadeau, ton mec ». Audiard lui retourna le compliment quelques temps plus tard : « Gabin est l’acteur le plus respectueux du texte que j’ai jamais connu ». Cette symbiose mènera à près de 20 collaborations qui marqueront le cinéma français et les générations futures. Quand on voit un film joué par Gabin et dialogué par Audiard, on se fout de l’histoire, on peut y aller les yeux fermés. Et si on rajoute un Belmondo fringant tout juste révélé par A bout de souffle (1960), on fonce à toute berzingue. C’est le cas de notre film de la semaine où l’on voit un Jean Gabin qui a été rarement si émouvant et un Jean-Paul Belmondo en roue libre et totalement pris par son rôle.

Une simple histoire d’ivrognes devenue référence

Un singe en hiver, adaptation d’un roman éponyme d’Antoine Blondin (1959), est tourné durant l’hiver 1962 à Villerville, en Normandie. L’histoire prend place dans cette ville, renommée pour l’occasion Tigreville durant la guerre en 1944. Albert Quentin (Jean Gabin), ancien fusilier marin en Indochine, est co-tenancier avec sa femme Suzanne (Suzanne Flon) du pittoresque hôtel Stella dans le bourg du village. Une vie trop tranquille pour lui, comparée à la fureur de son passé militaire. Alors Albert picole, siphonne, biberonne et pinte à tout va dans un bar dont « les gastronomes disent que c’est une maison de passe et les vicelards un restaurant chinois », pour retourner dans le corps du jeune quartier-maître naviguant sur le Yang-Tsé-Kiang qu’il était. Et cette introduction est déjà grandiose.

Attention aux roches, et surtout, attention aux mirages ! Le Yang-tsé-Kiang n’est pas un fleuve, c’est une avenue. Une avenue de 5000 km qui dégringole du Tibet pour finir dans la mer Jaune, avec des jonques et puis des sampans de chaque côté. […] Le Yang-tsé-Kiang, camarade, c’est des millions de mètres cubes d’or et de fleurs qui descendent vers Nankin, puis avec tout le long des villes ponton où on peut tout acheter, l’alcool de riz, les religions… les garces et l’opium…

 

Mais tout va se calmer quand, lors d’un bombardement, il promet complètement saoul à Suzanne dans la cave de l’hôtel de ne plus toucher un verre si l’hôtel tient encore debout après l’averse d’obus qui s’abat sur le village. Difficile à croire quand il lui balance une minute avant :

Si j’buvais moins, je serais un autre homme. Et j’y tiens pas. […] Mourir saoul c’est mourir debout et je me fous des racontars. L’Histoire jugera Madame.

Et pourtant… la promesse est tenue.

gabin

Quinze ans plus tard. Gabriel Fouquet (Jean-Paul Belmondo), devenu bois sans soif à cause d’un échec sentimental, pro-hispanique et toréador à ses plus hauts taux d’alcoolémie, débarque au village pour y retrouver sa fille Marie pensionnaire à l’école privée du coin. Logeant dans l’hôtel de l’ancien combattant chinois, « l’Espagnol » comme il est surnommé, va vite s’ennuyer de ce lieu sans alcool et part s’encanailler avec les vieux du village dans le bistrot d’à côté. Et il ne va pas se faire que des copains. Une bouteille de picon, une démonstration de claquettes et une baston plus tard, ce « singe perdu en hiver » rentre complètement piché de sa soirée. et entame une discussion enfin sérieuse avec le tenancier du Stella : les voyages. Pris de compassion et voyant en lui un fils spirituel, M’sieur Quentin va vite recouvrer son amour de la bouteille. Les deux hommes vont alors connaître deux jours d’évasion grâce à l’ivresse.

Dis-toi bien que si quelque chose devait me manquer, ce n’serait plus le vin, ça s’rait l’ivresse.

L’un partira en Espagne tandis que l’autre retrouvera les rives du Yang-Tsé. Et alors là, c’est le début d’un grand festival des Princes de la cuite. On vous lâche un extrait culte parmi tant d’autres, histoire de vous aguicher sans trop vous spoiler toutes les pépites dont regorge ce joyau.

Bebel et Gabin réunis pour la première et dernière fois

Voilà un argument qui à lui seul vaut le coup de voir ce film. C’est l’unique fois où Gabin et Belmondo se rencontrèrent à l’écran. Merci Henri Verneuil. Merci de nous avoir montré la plus grande et la plus belle cuite du septième Art hexagonal entre « le Patron » du cinéma d’avant-guerre et l’étoile montante de la Nouvelle Vague. Les deux générations s’entrechoquent, parfaites d’alchimie grâce aux tirades mythiques d’Audiard. Du roman de Blondin, Audiard a tiré un de ses meilleurs scénarios, simple, allant droit au but tout en permettant l’évasion du spectateur, où chaque personnage est traité avec tous les égards qui lui est du, jusqu’au plus siphonné du ciboulard. L’atmosphère d’ensemble est une douce mélancolie, une liquoreuse nostalgie. Une nostalgie de simples rêveurs qui ont sonné le branle-bas en découvrant un monde où pour eux, boire est le seul moyen d’être rassasié d’imprévus.

J’ai pas encore les pieds dans le trou, mais ça vient bon dieu ! […] Et plus ça vient et plus je me rends compte que j’ai pas eu ma ration d’imprévus. Et j’en redemande !

Un Singe en Hiver, c’est l’exemple tout indiqué pour montrer ce que le cinéma populaire français peut faire de mieux. Ce n’est pas seulement une histoire sur ces « Grands Ducs » de l’alcool. C’est aussi une histoire d’amitié, de regrets et de souvenirs du temps qui passe, le tout magnifié par la musique de Michel Magne et une fluidité dans l’image qui resteront intemporelles.

UnSingeEnHiver1

L’indice

Après cet hymne à la gloire de la picole, nous rendrons hommage à la bouffe dans notre prochaine VHS avec une production franco-italienne qui a fait scandale à sa sortie en 1973. Une idée ?
À jeudi prochain !

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