On ressort les VHS de ta grand-mère : La poursuite infernale, John Ford, 1946

Envie de redécouvrir les films qui ont bercé ton enfance? Avec la rubrique ciné Les VHS de ta grand-mère, Slapzine propose de dépoussiérer les vieilles cassettes qui pourraient traîner dans ton grenier familial. Chaque semaine, nos critiques se pencheront sur une pépite, avec deux contraintes :
- Le film doit être sorti avant le 31 décembre 1999, date symbolique du début du génocide des VHS par le Digital Versatile Disc
- Chaque critique doit être liée à la précédente par le réalisateur, l'un des acteurs ou la thématique.

Après la chronique de l’année dernière, (Désolé pour la blague de merde) il y a deux semaines, consacrée à Tombstone; nous continuons notre fil rouge en suivant ce personnage mythique de l’Ouest Américain, Wyatt Earp, interprété par Kurt Russell dans Tombstone, et la fusillade d’OK Corral qui a construit sa légende.

Wyatt Earp est une figure de la conquête de l’ouest. Il fait partie du panthéon de ces légendes vivantes qui ont érigé la période la plus sale, violente, raciste et absurde de la construction des Etats-Unis au statut d’époque légendaire et fantasmée, notamment par le cinéma.

Une fresque historique… Mais pas trop. 

Le film sur lequel nous nous penchons cette semaine est La poursuite infernale. Réalisé par John Ford et sorti en 1946, ce film dépeint les événements ayant eu lieu à Tombstone en 1881 mais de manière radicalement différente de l’oeuvre traitée plus tôt. Pour commencer, l’action se déroule en 1882. Autant vous dire que John Ford ne fait pas dans la satisfaction des historiens passionnés par cette période. Il ne fait que s’inspirer des événements réels pour en livrer une lecture nettement plus romancée. Wyatt Earp est un marshal à la retraite, convoyant un troupeau de vaches vers la Californie. De passage à Tombstone pour une nuit de repos, il trouve son jeune frère assassiné et son troupeau dérobé lorsqu’il retourne avec ses deux frères (Virg et Morg) à leur campement. Il décide d’accepter de devenir le marshal de la ville pour enquêter sur cet incident et bien évidemment se venger. Il suspecte le père Clanton et ses fils d’être responsables du meurtre de James, le petit frère. Là où Tombstone joue avec brio sur le tableau de la reconstitution historique, La poursuite infernale l’utilise comme vecteur pour dépeindre une rupture dans l’histoire des Etats-Unis : l’arrivée de l’ordre et de la loi dans l’Ouest sauvage américain.

Et pan, la nuit américaine en noir et blanc, chez Ford, ça a de la gueule.

Avec La poursuite infernale, John Ford nous donne un de ses plus grands chefs-d’oeuvres. En 1946, le réalisateur qui avait un jour répondu « with a camera » à un journaliste lui demandant comment il faisait pour filmer les paysages de telle manière, n’en est pas à son coup d’essai. La poursuite infernale est en fait son 106ème film. Et non, j’exagère pas. Enfin quand on sait que dans sa période muette, il a réalisé une quinzaine dans la seule année 1919, on ne s’étonnera pas de ce chiffre démentiel. À cette époque, Ford a déjà tourné une grande partie de ses plus grands chefs d’oeuvres : « La chevauchée fantastique« , « Les raisins de la colère« , « Sur la piste des Mohawks » ou « Qu’elle était verte ma vallée« . Et celui-ci n’attaque pas la qualité de son oeuvre. Le 35mm noir et blanc est magnifique. On en prend plein la gueule pendant tout le film tourné en extérieur en grande partie, à Monument Valley, évidemment. Chacun des plans est un tableau qui émerveille émeut et subjugue le plaisir du spectateur. Ford s’était tellement approprié ces décors et ce lieu que les réalisateurs de l’époque culpabilisaient à l’idée de tourner à cet endroit, effrayés par l’ampleur du travail du maître et le risque du plagiat sur chaque plan devant une telle maîtrise.

La poursuite infernale
A gauche : Wyatt Earp (Henry ‘Dieu’ Fonda); Au centre de gauche à droite : Wyatt Earp (Henry Fonda), Morgan Earp (Ward Bond), Virgil Earp (Tim Holt), le crew chill à Tombstone; A droite : John ‘Doc’ Holliday (Victor Mature)

Le choix de Ford de mettre Henry Fonda dans la peau de Wyatt Earp est somme toute logique. L’acteur est en effet habitué à incarner pour lui des personnages emblématiques comme dans « Young Mr. Lincoln » par exemple. Ford adorait regarder les acteurs marcher, et particulièrement Fonda. Il pouvait le regarder marcher tout le long d’une rue. Et putain c’est compréhensible. Il incarne Wyatt Earp avec une classe incroyable, tout en nonchalance et en sobriété. Le personnage de Wyatt dans La poursuite infernale est très intéressant. Il est en fait très passif pendant un certain temps, comme s’il attendait son heure, pour venger la mort de son frère. C’est pendant toute cette période qu’il développe sa relation avec Doc Holliday et d’autres habitants de Tombstone, et avec Clementine, une jeune fille venue à Tombstone retrouver Doc Holliday… Je ne vous en dis pas plus. C’est tout l’intérêt du film qui construit ainsi un lien affectif très fort avec ce personnage, intégrant l’humour au travers d’un certain nombre de running gags très bien pensés, toujours dans la finesse. Si on pouvait donner un adjectif au Wyatt Earp de Fonda dans ce film ce serait uniquement en anglais que l’on pourrait le faire : « Smooth as fuck ».

John Ford avait réellement rencontré Wyatt Earp lorsqu’il était jeune, bien avant de réaliser le film. Celui-ci lui avait raconté en détails la fusillade d’OK Corral qui est en fait le seul fait du film fidèle à l’histoire avec un grand H. Le réalisateur se sert de cet événement emblématique de l’histoire américaine pour symboliser la fin du grand Ouest représenté par Doc Holliday et les Clanton et l’arrivée dans ces contrées de la loi et de l’ordre, symbolisés par Wyatt Earp. Et quoi de mieux pour ce faire que John ‘Doc’ Holliday interprété par Victor Mature. Ancien chirurgien désabusé, qui sait sa fin proche faute à une tuberculose de plus en plus envahissante. Il incarne avec perfection la nostalgie d’une période qui se meurt à petit feu. On se souviendra de la scène magnifique où il finit la tirade d’un acteur de la troupe de passage dans la ville : celle de « To be or not to be » dans Hamlet. Instant d’une grâce incroyable de ce personnage sombre et ténébreux capable de dégainer et tuer sans cligner des yeux.

John 'Doc' Holliday
John ‘Doc’ Holliday

Tombstone et La poursuite infernale sont indéniablement deux films à voir, traitant avec brio d’un mythe de l’Ouest Américain chacun à leur manière, et chacun tournés à deux époques extrêmement différentes. La semaine prochaine on vous parle d’un autre chef d’oeuvre de la carrière d’Henry Fonda dans lequel lui et ses onze copains sont pas très contents. Je vous laisse avec un des plus beaux plans du film et probablement de l’histoire du cinéma, oui, je l’assume.

Henry Fonda / Dieu / Wyatt Earp
Henry Fonda / Dieu / Wyatt Earp

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