On ressort les VHS de ta grand-mère : Douze hommes en colère, Sidney Lumet, 1957

Envie de redécouvrir les films qui ont bercé ton enfance? Avec la rubrique ciné Les VHS de ta grand-mère, Slapzine propose de dépoussiérer les vieilles cassettes qui pourraient traîner dans ton grenier familial. Chaque semaine, nos critiques se pencheront sur une pépite, avec deux contraintes :
- Le film doit être sorti avant le 31 décembre 1999, date symbolique du début du génocide des VHS par le Digital Versatile Disc
- Chaque critique doit être liée à la précédente par le réalisateur, l'un des acteurs ou la thématique.

Après la chronique de la semaine dernière, consacrée à La poursuite infernale, on a décidé de vous saouler une dernière fois avec la carrière d’Henri Fonda qui – c’est une manie chez lui – a la fâcheuse tendance de jouer le rôle principal.

En fan absolu de Sergio Leone, j’ai rencontré Henri les yeux bleus dans Il était une fois dans l’Ouest. Il y joue une crevure sans nom assoiffée par une femme (Claudia Cardinale) et un profit sans fin. J’espère que vous connaissez la suite : il finira étouffé par l’objet de sa vanité.

Quelle surprise donc de découvrir un après-midi d’hiver cette pépite de Douze hommes en colère, où excelle un Fonda humain, plein de faiblesses et d’interrogations.

Le pitch

C’est pas compliqué : « Un homme est mort, la vie d’un autre est en jeu ».

Réplique pleine de bon sens du juge en charge d’une affaire de parricide. Le suspect : un adolescent qu’on ne verra qu’une seule fois, sur fondu enchaîné. Le jury : douze hommes amenés à se prononcer sur la culpabilité de ce jeune homme. Onze sont persuadés qu’il est coupable, un seul lui laisse le bénéfice du doute (je vous laisse deviner qui).

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Le huis clos

Ce gamin est-il coupable? C’est oui ou c’est non. Sauf que s’il est déclaré coupable, c’est la peine de mort. C’est là que ça se complique pour les douze jurés: afin de livrer un verdict unanime, ils se confinent dans une pièce qui leur servira de huis clos. Sidney Lumet réalise là son premier long métrage – qui lui vaudra une nomination pour l’oscar du meilleur film – et nous ouvre les portes de ce huis clos avec un plan-séquence de 6 minutes. Presque aussi bluffant que celui des Affranchis. Ça sent la clope, la testostérone et la sueur puisque pour corser les choses, les jurés ont à statuer sous une chaleur harassante.

Ce qui est incroyable dans cette scène, et dans le film, c’est qu’il ne se passe rien. Le plan séquence introductif se conclut simplement avec l’un des hommes qui lance « Qu’est-ce qu’on fait maintenant?« . Et à Fonda de te balancer une punchline de bonhomme : « Je suppose qu’on discute » (« I guess we talk« , ça marche mieux en anglais). BIM! le mec devient limite le complice d’un meurtre qu’il n’a pas (non plus?) commis.

Les jurés

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L’autre tour de force de Lumet réside dans sa capacité à faire vivre des personnages dont on ne connaîtra jamais le nom tout au long du film, à nous laisser supposer l’appartenance de tel juré à une classe sociale ou une autre. Ces hommes ne sont appelés que par des numéros et seuls quelques objets finiront par les différencier. Plus encore, on s’étonnera de les reconnaître par leur tempérament : l’impulsif, le je-m’en-foutiste, le sage, etc.

Le cœur, la source du problème est là : chacun s’est forgée son opinion (coupable ou non coupable) en fonction de cette appartenance ou de son vécu personnel. Chacun laissera tour à tour dévoiler son « vrai visage », à bout de nerf et acculé, pour enfin changer d’avis. Le spectateur aura l’occasion de remarquer qu’aucune femme ne fait partie des douze jurés, encore moins une personne issue d’une minorité.

Sans vouloir critiquer à tout prix le système judiciaire américain ou la peine de mort, Lumet pose ici une question existentielle, presque philosophique : comment douze hommes peuvent-ils, d’un point de vue aussi bien moral qu’éthique, envoyer à la mort un de leurs semblables?

Un fil rouge : la suggestion

[ALERTE SPOILER] À la fin, le gamin est jugé coupable… ou non coupable, je sais plus. Je vous le rappelle, il ne se passe rien d’extraordinaire mise à part une discussion sur la culpabilité ou non de l’accusé. Mais pour rendre le récit haletant, Sidney Lumet stylise des éléments de langage et de décor par des plans serrés.

Dans le champ lexical d’abord. Une bonne partie des acteurs seront amenés à évoquer indirectement la mort qui attend potentiellement leur décision. On notera quelques répliques : »Une chaleur mortelle« , « c’est à mourir de rire« , « vous avez trouvé ça tout seul, le tueur?!« . Tout est suggéré, jusqu’à ce qu’à ce que tu te surprennes à attendre qu’un des jurés pète un plomb et avoue le meurtre pour que tout ça se termine.

La musique est presque inexistante. Elle serait inutile en présence de ces personnages caractériels, qui s’entrechoquent dans une sorte de ballet de la morale. Pas de course-poursuite ici, ni de mise en scène des versions de chacun. Ces douze hommes sont seuls et le scénario, ils doivent le faire entre eux. C’est la seule chose qui semble les réunir : on est tous humain et pour le coup dans la même galère : aucun de nous n’est juge mais qu’on le veuille ou non, qu’on s’en fiche ou non, on doit décider MAINTENANT du sort d’un autre homme.

Plan serré pour les objets, plan large pour témoigner de la pesanteur et du stress de ce huis clos.
Plan serré pour les objets, plan large pour témoigner de la pesanteur et du stress de ce huis clos.

Une morale

Au final, chacun se rendra à l’évidence : « Où qu’on les rencontre, les préjugés masquent toujours la vérité« . C’est la dernière force du film : on connaissait la fin mais on n’a pas lâché une seconde. Pour moi, ce huis clos est l’un des plus réussis du cinéma. Même si – vous le verrez dans la prochaine chronique – d’autres réalisateurs s’y sont cassé les dents avec une certaine réussite. À noter que Douze hommes en colère, trois nominations aux Oscars 1958 (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario adapté) aurait pu faire carton plein s’il n’avait pas rencontré la même année un autre chef-d’œuvre du 7e art, Le Pont de la rivière Kwaï.

Je vous ai tout dit sur ce film sans avoir à me faire traiter de spoiler de la pire espèce. En tout cas j’ai essayé.

Ah si, encore deux-trois petites choses. Évitez de regarder ce film en français, notamment cette version Youtube. Comment peut-on mettre en ligne un truc pareil!? Ne vous reportez pas non plus sur l’adaptation théâtrale de ce film avec ce pince-sans-rire de Michel Leeb. Comment peut-on mettre en scène un truc pareil!?

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