Nouveau trip visuel: la slow tv

Nouveau en France, la slow tv n'est pourtant pas à son premier essai. Analyse d'un genre télévisuel complètement barré sorti de Norvège il y a maintenant 5 ans.

Mardi 31 mars, France 4 diffusait pour la première fois en France un nouveau genre de programme: la slow tv (télévision lente), avec Tokyo Reverse. Finis les dessins animés à longueur de journée pour les mouflets, France 4 s’essaye désormais aux programmes perchés. Durant 9 heures, on a pu suivre la déambulation en marche-arrière d’un type dans Tokyo, le tout remonté à l’envers pour donner l’impression qu’il avance et que la ville recule. Hin hin. Pas compris ? Regarde donc le trailer:

Ludovic Zuili, 28 ans, a bien chillé pendant 9 heures dans la capitale nippone, mais à reculons. Il est filmé et guidé, oreillette à l’appui, par son pote Simon Bouisson, un réalisateur avec qui il a fondé la société SANDL. « On enregistrait cinq séquences de trente minutes par jour, détaille le réalisateur. Mais le temps de se déplacer de quartier en quartier, il nous fallait en réalité deux heures trente pour trente minutes de rendu. »

Un live hypnotique

Pour la diffusion télé, Tokyo Reverse était accompagné d’une performance musicale en direct de la Bellevilloise signée Francesco Tristano assisté par deux autres musicos. Pendant 9 heures, les mecs ont balancé leur live, en totale impro, s’accordant du mieux possible avec la vidéo. Pour vous donner une idée, voilà un extrait de 30 minutes:

Une idée timbrée, inédite et impressionnante, mais qui n’a pas séduit. Face aux autres programmes du PAF, Tokyo Reverse n’a recueilli que 0,2% de part d’audiences. A contre-courant, France 4 a eu le malheur d’expérimenter. Pour autant, Tokyo Reverse a fait un carton sur les réseaux sociaux. Le lendemain matin, le programme était encore plus commenté que la nomination de Manuel Valls sur Twitter.

« Je comprends que cette émission n’ait pas trouvé son public » explique Jacko, un des 30 000 téléspectateurs ayant vécu l’expérience en direct. « C’est un concept nouveau pour nous, qui apporte peu culturellement car très peu didactique, mais visuellement, on prend une branlée. On découvre une ville sans être orienté par des commentaires, on fabrique notre propre expérience à travers les images. Le concept est hors du commun, à la fois hypnotisant et captivant, car il éveille notre curiosité. C’est à toi d’être attentif et de faire l’effort, ce n’est pas au programme de capter ton attention. Bon, bien sûr, je ne suis pas resté neuf heures planté devant l’écran… seulement quatre. »

La slow tv, qu’est-ce que c’est ?

La télévision lente est un programme retranscrivant la vie réelle sans interruption de temps. Voilà pourquoi les durées sont toujours énormes. Rompre avec une télé où tout s’enchaîne très vite, où tout est prêt à être consommé dans l’instant et jeté ensuite, voilà l’idée.

Ce genre de programme n’est pas nouveau. La première œuvre rassemblant ces caractéristiques est le film Sleep d’Andy Warhol en 1963 dans lequel le poète John Giorno est filmé en train de dormir pendant 5 h 20. Côté télé, les norvégiens sont les champions depuis 2009. La chaîne NRK2 avait parié sur la retransmission d’un voyage en train de 7 heures, à l’occasion des 100 ans de la ligne ferroviaire Oslo-Bergen. L’émission avait rassemblé plus d’un quart de la population, battant un record d’audience. Même aujourd’hui, si vous êtes en Norvège et que vous allumez la petite lucarne, vous pourrez tomber sur la rediffusion d’une croisière de 134 heures ou bien sur une émission montrant un feu de cheminée en train de brûler. Ce programme a été diffusé de manière interactive puisque les téléspectateurs pouvaient participer sur Facebook, en prodiguant des conseils avisés sur les endroits où placer les prochaines bûches pour pérenniser la combustion. C’est quand même mieux que de regarder des connards de marseillais se foutre sur gueule à longueur de journée …

Sleep d'Andy Warhol
Sleep d’Andy Warhol

Quelle place pour la slow tv ?

« Nous voulons permettre aux personnes de finir leurs phrases. Ce n’est pas dans le but de changer la façon dont fonctionne la télévision, c’est un supplément, quelque chose différent de la plupart des autres programmes que vous pouvez voir » explique à Lise May Spissøy, responsable chez NRK2. Mais la télévision publique n’est peut-être pas encore prête… Pourtant, depuis des années, le web s’est emparé de cet engouement pour la lenteur et la contemplation. Le site « Live from Iceland » propose de suivre par caméras interposées les péripéties d’une dizaine de lieux touristiques. La chaîne MoneySavingVideos, sur YouTube, diffuse également des vidéos hypnotiques de plusieurs heures proposant de plonger avec des tortues de mer géantes du côté de la Grande barrière de corail.

Des chaines disponibles en France ont également fait le pari. En septembre 2009, une nouvelle chaîne payante fait son apparition sur Freebox TV : Purescreens HD Nature, autoproclamée « première chaîne de télévision esthétique en haute définition ». Ce canal propose 24 h sur 24, sans pub, une succession de plans fixes de 10 minutes tournés dans des lieux naturels, avec captation sonore sur place.

« Payer pour ça, je ne le ferrai pas personnellement. Mais si d’autres programmes du genre Tokyo Reverse étaient diffusé sur la TV publique, je regarderai. Mais il faut faire attention à ne pas tomber dans la copie. Les possibilités de la slow tv sont infinies. Tokyo Reverse a réussi à redonner du cachet à la TV française, maintenant que la brèche est ouverte, j’espère que les réalisateurs vont se faire plaisir » conclut Jacko.

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