Voyage autour de la Lune : le film sur la face cachée des quais bordelais

Oubliez l’image que vous avez des quais. Bienvenue dans le carnet d’impressions d’Ila Bêka et Louise Lemoine ! Dans le cadre de la biennale architecture-urbanisme-design Agora, Bordeaux Ma Ville a commandé Voyage autour de la lune, qui nous offre des portraits touchants articulés autour de cette "boucle du bonheur" comme les artistes surnomment joliment les bords de la Garonne.

Sept jours de tournage, sept kilomètres parcourus, pour soixante-seize minutes de pellicule. Tel est le parti-pris des réalisateurs. L’absence d’une quelconque consigne créative était un sacré défi, relevé avec brio ! En lever de rideau s’impose le courant du fleuve, puissant voire inquiétant. Sentiment rehaussé par une musique stridente, spirituelle et majestueuse d’opéra. D’ores et déjà l’esprit sauvage de la Garonne est roi. Tel un souverain bienveillant, il accompagne ses sujets dans leur parcours, donnant vie aux loisirs des plus saugrenus aux plus simples. L’œuvre met parfaitement en exergue l’atmosphère qui s’en dégage : chaque rencontre s’inscrit dans une analogie entre le lieu et l’individu. S’en suivent des personnalités très différentes les unes des autres qui font vivre les quais et dévoilent une humanité surprenante sur cette lune.

D’un paysage urbain à un paysage psychologique

Musique de cactus, bestioles d’un mètre trente arpentant la rive, des jeunes perchés – sur un arbre ou sur une sangle -, ou vagabonds merveilleux… Pas besoin d’aller dans le Nevada au Burning Man, les promeneurs des quais sont plus extravagants qu’on ne le croit ! La première rencontre du film l’annonce : un couple en voyage spirituel nous joue un son grave et imposant sortant d’un cactus découpé, puis réassemblé, en reflet sur le miroir d’eau. Des êtres originaux sur une architecture qui l’est tout autant, on voit bien l’assemblage fortuit que peuvent apporter les idées d’un architecte, Ila Bêka, et d’une ancienne étudiante en Histoire de l’art, Louise Lemoine. Ce premier, ému, témoigne : « C’est le rêve de tout architecte de créer un endroit dans lequel il y a un dialogue avec l’espace, un échange d’énergie. » Plutôt habitués à réaliser des films dans des lieux de petite échelle, l’émotion d’avoir créé un premier film sur un si grand espace de jeu est palpable. Complètement investie, la fine équipe a préalablement entrepris une semaine hors caméra pour s’imprégner encore davantage des lieux.  D’origine bordelaise, Louise Lemoine insiste sur le fait qu’il est particulier de faire un film dans son paysage quotidien.

« Chaque film nous fait grandir, ces instants sont très forts au moment de passer de la superficialité de l’individu aux profondeurs de sa vie et personnalité. C’est le résultat d’une expérience de vie avec les typologies des lieux qui y font beaucoup. » – L.Lemoine

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Louise Lemoine et Ila Bêka, les deux réalisateurs

Ce paysage urbain leur a alors servi de base, pour un travail qui s’est étendu sur des paysages psychologiques. Lorsqu’on leur demande quelle rencontre fut la plus marquante, Ila Bêka décrit celle qui nous a également beaucoup émues : un homme sans domicile fixe qui avec une grosse installation de panneaux solaires à l’arrière, traverse la France sur son vélo, tel un routard poète et futuriste qui se livre intimement sur sa vie. Bêka admet que « c’est incroyable de pouvoir capter ça dans une caméra ». Mais pourquoi avoir choisi des gens aussi décalés ? Humbles, ils nous confessent qu’ils n’ont pas vraiment choisi, ils se sont laisser aller, à la dérive. Leurs regards sur l’endroit a été très subjectif, très personnel. « On s’ouvre, on donne beaucoup et on reçoit énormément. Il n’y a pas de volonté de mettre la personne qu’il faut là où il faut pour avoir un cadre absolu et complet. C’est une vision partielle mais c’est NOTRE vision. » explique I.Bêka. Un point d’importance pour Louise Lemoine était de trouver des personnes qui « transmettaient une passion, une énergie, qui ont fait des choix forts dans leur vie, qu’ils soient tous animés par quelque chose qui les fasse avancer ».

Bordeaux est peut être une ville cosmopolite sans le savoir

 L. Lemoine.

Un véritable don de soi partagé

D’ailleurs, la spontanéité des interrogés ne fait pas de doute. Cette authenticité se perçoit à travers les discours parfois critiques, mais toujours paisibles. Le portrait intitulé « La beauté » évoque le manque d’excentricité mais aussi de contact qu’il peut y avoir entre bordelais, « il faut transgresser cette ville » dit-elle. La vivacité du film leur semble due à leur petite caméra et au fait qu’ils n’étaient que deux. N’étant pas spécialement impressionnants, les gens se sont livrés à eux : « Quand on arrive directement sans prévenir avec la caméra les gens sont beaucoup plus ouverts et spontanés. » Un véritable don de soi partagé. Ce carnet de route est sincère et vivant, notamment grâce au fait qu’il soit filmé à vélo. Ce qui, vu leurs sourires, semblait assez aventureux… Ce n’est pas un documentaire, purement utilitaire pour ses spectateurs. La douceur et la chaleur dégagée montre clairement le bénéfice personnel que le film a été également pour ses créateurs.

On regrette seulement que le cadre se restreigne en cette mince partie des quais. D’un autre côté, la « boucle du bonheur » était à la base presque déserte : ni le lieu ni les gens présents n’apportaient la douceur évoquée aujourd’hui. Peut-être que dans quelques années un film ira un peu plus loin et montrera l’évolution flagrante de l’espace. 

Les réalisateurs étaient réellement émus de voir qu’autant de monde tenait à assister à la projection, et nous sommes tout aussi ravies qu’eux ! « Voyage autour de la lune » c’est de l’extravagant, du juste, du touchant, du banal : la vie quoi. D’ailleurs, pour vivre l’expérience, rendez-vous à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine de Paris, pour les bordelais qui auraient loupé la projection, d’autres viendront !

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