Sexe et littérature : l’éternelle nuit

Novembre était un mois littéraire sous le signe d'un martinet signé Gaultier (Jean-Paul), car c'est le lauréat du prix Sade 2014 qui tend son giron à Slapzine pour ouvrir cette série de chroniques littéraires. Ici commence la nuit, premier roman du cinéaste français Alain Guiraudie, ayant de quoi en faire rougir plus d'un, aborde avec crudité et lyrisme la grande thématique de l'amour. De l'amour passion, platonique et charnel. Romantisme noir donc, associant passion, sexe, excréments, gérontophilie, homosexualité et quête de soi…

 

Tout part d’un slip kangourou

Et plus précisément d’un dessous masculin chapardé à un vieillard quasi centenaire, Pépé, par Gilles, antihéros paumé, aimant à s’adonner nonchalamment à l’onanisme des gens désœuvrés sous le soleil d’été. Cet après-midi là, Gilles, bien ennuyé d’avoir souillé le slip de sa substantifique et fertilisante moelle, s’en défait et sort l’accrocher sur le fil à linge : preuve épinglée. Manque de bol, la police, avertie de la présence d’un décérébré chapardeur de slips kangourou sévissant dans la petite ville de Trintaud débarque chez Pépé et coince Gilles, non sans aise. Un début ensoleillé et burlesque, auquel va succéder la scène hardcore du roman, durant laquelle la chef de la brigade, abusant de son pouvoir, s’emploie à donner une leçon à Gilles, par un maniement de matraque et d’excréments relativement violent. Pourtant Gilles va s’enticher de son bourreau tout en se découvrant un amour passionnel pour le vieillard aux slips kangourous. C’est dans une romantique noirceur que va sombrer ce triangle amoureux, à coup de visites défendues dans la chambre de Pépé et de virées au commissariat.

Une partie du roman a d’ailleurs fait l’objet d’un film de Guiraudie lui-même, primé par la Queer Palm en 2013. L’Inconnu du lac, « thriller à la sexualité frontale » selon Livres Hebdo (traduction : on voit tout, tout), reprend en effet la séquence où Gilles est témoin de la noyade d’un jeune homme par le chef brigadier, dans un lac fréquenté par tous les homosexuels du coin. Sa passion pour le chef devient alors éminemment dangereuse (penses-tu !).

Ça c’est l’histoire, et croyez-moi, on s’y accroche.

 

De quel côté de la ceinture ?

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

 

Ne tournons guère autour de la braguette, dans Ici commence la nuit, il est beaucoup question de sexe, et les fréquentes séquences coïtales y sont placardées crûment à tel point qu’inévitablement, on est un peu désarçonné face à tout ces organes, ces excréments et ces corps jouissants. À la manière des critiques débattant de l’exposition Sade en ce moment, on s’interroge : faut-il vraiment montrer des clichés de sexes féminins et de manches à balais en face de L’Origine du monde de Courbet ? (notons la question sournoise de la légitimité artistique, et de la hiérarchie dans les arts, au passage) Quel intérêt ? Questionner l’utilité brute et directe dans l’art ne semble pas porteur de nombreux fruits certes, disons alors que c’est une esthétique… qui laisse pourtant sceptique. Nulle position ne semble émancipatrice : si on la rejette, on est prisonnier des tabous socio-religieux qui sévissent depuis la nuit des temps en Occident, si on la revendique nous voilà devenus de bon agents du système libéral déifiant plaisir et banalisation d’images sexuelles. C’est à dire que la position même d’exposer le sexe par subversion semble aujourd’hui mener tout droit dans deux écueils d’aliénation, l’un ignorant ce qui fait partie intégrante de la vie d’un être humain, l’autre bafouant tout le mystère et la magie d’un acte amoureux devenu clinique. Belle et visqueuse matière que celle-ci pour écrire un livre…

Car Guiraudie expose le corps comme il expose l’esprit, amour physique et platonique se rejoignent par l’écriture. Sa plume, nette, amène l’intrigue à la manière d’un scénario, on voit les plans séquences, l’action se dérouler. Les dialogues restent tendres, mais la narration crue, comme un objectif posé là, devant le lit de Pépé, le buisson du lac de Corignac, le canapé de Gilles. Le tout agit comme un oxymore : un « y’a pas que le cul dans la vie » prononcé tandis que l’on copule en pleine lumière. On suit l’errance physique et morale d’un homosexuel quadragénaire tiraillé entre violence et tendresse, entre amour et obscénité, passé et avenir. C’est l’incapacité face au couple, l’exhibition pour faire ressortir son identité, se trouver un jour peut-être, le sexe comme plaisir morbide et mortel aussi, car il y a du burlesque, du romantisme comme de la tragédie. Nous sommes dans la peau d’un antihéros à la conscience tragique, aux fantasmes un peu crades, ni bon ni mauvais, perdu dans les frontières poreuses du réel et du rêve, enclin à la transgression.

 

Et Sade dans tout ça ?

 

SONY DSC

Du sexe à tout bout de champ, c’est ce qui clignote quand on vous dit « prix Sade » en principe, mais du sexe comme transgression, comme subversion au sens de renversement, de bouleversement de l’ordre établi. C’est d’ailleurs l’idée que retient le jury du prix lorsqu’il désigne le lauréat comme « un auteur singulier et honnête homme, selon la définition de son siècle. Un authentique libéral qui sera parvenu, par delà les vicissitudes de la Révolution et l’emprise de l’ordre moral, à défaire les carcans de la littérature comme ceux de la politique » (en faisant d’ailleurs fi de tout caractère érotique !). Et là, je ne comprends plus : point de démantèlement de carcans ni de libération à mon sens dans ce livre. J’y ai vu au contraire un reflet d’aujourd’hui, du monde et de ses carcans précisément. Avec une dimension un peu politique certes ; un peu d’amoralité, de domination, d’hédonisme, un peu d’un monde qui fonce droit dans le mur en rêvant et en jouissant. En somme rien de libérateur, mais bien au contraire un enfermement, rondement mené, prenant, actuel mais décalé, mortifère. Alors oui, on y dépeint une sexualité éminemment masculine à une heure où les homosexuels gagnent en droits, mais c’est surtout l’image type d’une sexualité du plaisir et non de la reproduction, car enfin le roman traite avant tout et justement d’un universel, qui ne devrait pas avoir la prétention de bouleverser un (dés)ordre établi, ni ne s’épanouit dans un étiquetage aussi restrictif et mal défini. Et quand bien même il y eût subversion, supporterait-elle d’être primée ?

 

Que lire d’autre à l’ombre du martinet ?

Pas complètement dans la lignée de Sade ou Bataille mais autres déglingués sexuels, au hasard, en désordre et avec fougue : Portnoy et son complexe de Philip Roth, sur le divan du psy, Alexander Portnoy raconte sa découverte de la sexualité (censuré en Australie à sa parution) ; American Psycho de Bret Easton Ellis évidemment pour ceux qui ont le cœur bien accroché ; Ce que c’est que l’amour de Régis Jauffret, un peu sexiste, court, rapide, efficace…(tout ça c’est du poche easy à trouver) Enfin tout frais tout neuf : Gagneuses de François Esperet, une prose versifiée sur le monde des prostituées, ahurissant !(parution le 13 novembre 2014, éditions Le Temps des Cerises, 10 euros).

 

ICI COMMENCE LA NUIT, Alain Guiraudie, P.O.L, 2014, 16, 90 euros

A lire aussi

Immanquable : l’expérience Fort McMoney

Fort McMoney c’est un jeu. Non, un docu. Non, un webdoc. Enfin, on sait pas trop. Seule certitude, ce jeu-documentaire révolutionne une genre et sensibilise sur l’exploitation du pétrole, un must.

Lire l'article

Interview : Jil Is vraiment Lucky

Slapzine est allé prendre des nouvelles de Jil Is Lucky, alors qu’il s’apprétait à donner à l’IBoat des airs de feux de camp entre potes. Interview CHOC.

Lire l'article

Claque Webosphérique #5

Cette semaine on va aux putes allemandes, on regarde du son suédois, on lit une histoire américaine, on rigole devant les coups de sang de Kanye West, puis on s’arrête sur les pages nécrologiques. Venez-donc.

Et bam. Claque webosphérique !

Lire l'article

JR : The NY City Ballet

NY City Ballet, le nouveau projet tutu N&B du photographe JR. Au cœur du hall du théâtre, un oeil immense composé des 80 danseurs du ballet.

Lire l'article

Temps de lecture similaire

Game of Thrones : un documentaire sur la saison 5

A Day in the Life suit les équipes de production à Belfast, Dubrovnik et Séville pendant une journée de tournage. Et tout ça, sans se faire spoiler.

Lire l'article

Cuvée Sonore #59 – BETTER HAVE MY MONEY BITCH

« On eut dit qu’en quelque façon la ferme s’était enrichie sans rendre les animaux plus riches hormis, assurément les cochons et les chiens. »

Lire l'article

Du même auteur

« La vie est un songe » : quand le théâtre classique nous parle

C’est dans un décor architectural, sobre mais majestueux que les musiciens entrent en scène. Ils sont quatre, vêtus de lourds costumes XVIe-XVIIe siècles d’un noir de geai. La viole de gambe et la guitare baroque s’accordent, la flûtiste se frotte les mains sur sa jupe, le percussionniste redispose ses instruments. Ils entonnent une tarentelle et […]

Lire l'article