[ITW] Mélina Quintin: « La photo est une cour de récréation »

Chargée de prog et comm au Chicho, Mélina passe le plus clair de son temps appareil à la main, pour capter l'effervescence de cette jeunesse créatrice de sons. Prônant une technique brute et instantanée, la "flipette" publie ses poses sur le site Mêmepas-peur. On lui a payé une bière pour papoter avec elle.

Mêmepas-peur… de quoi ?

C’est un clin d’œil à Simo Chaoui, l’ancien rédacteur en chef de La bulle sonore, un blog basé sur Paris, qui me traitait de flipette à chaque fois que je devais faire une interview avec des artistes. Donc c’était pour lui dire que j’avais toujours peur de tout, mais que c’était mieux pour moi si je me lançais dans mon propre projet, sans faire les photos et interviews pour les autres.

Mon blog est vraiment basé sur la photo et la musique. Je photographie les artistes qui se produisent au Chicho, vu que je les ai à portée de main, mais également ceux qui passent dans d’autres salles comme le Krakatoa, le Rocher de Palmer ou Barbey. C’est vraiment un truc à la cool. En tant que chargée de comm’, je bois des coups avec les artistes, les interviews se font en papotant ; et puis on va se balader aux alentours et je les shoot. Ca m’évite de passer par un tourneur ou un manager en sachant que les demandes sont nombreuses et que tu te fais refouler quand tu demandes de faire des photos. Là, je vois directement avec eux et c’est rare qu’ils refusent. Ca se passe comme ça. Même pas peur, c’est faire des photos avec des gens cools, dans la bonne ambiance. Je ne voulais pas faire comme tout ce que l’on voit déjà sur Internet. Je voulais créer quelque chose de différent, je n’avais pas envie de parler de gens que je ne rencontrerai jamais mais seulement des mecs que je photographie. Ca permet de parler de quelqu’un dont tu connais et apprécie vraiment le travail.

John and the volta
John and the Volta. Crédit: Mélina Quintin
Pendentif
Pendentif – Crédit : Mélina Quintin

 

Le KGB de Slapzine sait que tu as un autre site, plus personnel. Tu nous en parles ?

Ouais, c’est un blogspot, avec comme titre « Au bout du chemin ». Ne me demande pas pourquoi, j’aimais juste cette phrase. On peut trouver des photos de paysages, de ville et de potes. Je continue toujours à l’alimenter, c’est un peu mon fourre-tout. Là, tu vois, je rentre d’Amsterdam, et c’est sur ce blog que je vais tout caler.

Question conne, mais qui semble indispensable… Comment t’est venue cette passion pour la photo ?

J’ai commencé jeune. Cadeau de Noël de mes parents : un petit compact tout pourri avec lequel je prenais mes chats et les fleurs en photo. Après j’ai commencé à travailler l’été, du coup avec de la thune j’ai pu acheter mon premier reflex, puis un autre, plus performant, que j’ai toujours aujourd’hui. Et puis je suis rentrée à la fac, j’ai rencontré des personnes qui faisaient des photos différemment. Je me suis intéressée à ce travail fait sur argentique. J’étais intriguée, car pour moi l’argentique c’est ce qu’avaient nos grands parents, c’était vieux et ça n’existait plus.

Et puis j’ai rencontré Lucie Puybonnieux qui en faisait (et qui d’ailleurs a fait mon site). J’en ai donc acheté un, que je traine toujours. J’ai essayé d’apprendre cette technique à travers son travail. Aujourd’hui, mon argentique est mon compagnon de route, je l’ai tout le temps avec moi.

Charlotte - Archipel
Charlotte d’Archipel – Crédit: Mélina Quintin
Ayla
Ayla – Crédit: Mélina Quintin

 

Qu’est-ce qui te plait dans l’argentique ?

L’attente d’avoir ses photos déjà. Quant tu poses ta pellicule chez le photographe, tu lui confies ton travail, c’est lui qui va gérer ton développement. Tu ne sais pas si ton travail est réussi, si la pellicule a bien fonctionnée, etc.  Et puis tu as cette précision, cette instantanéité, où tu es obligé d’avoir la bonne photo au bon moment, parce que tu ne peux pas te permettre d’en faire cinquante. 36 photos sur une pellicule, point barre. Mais je continue quand même le numérique, quand je bosse pour d’autres personnes. Il y a ce côté sécurité et rapidité qu’il n’y a pas avec l’argentique. Dernièrement j’étais photographe pour Les Inrocks Lab, et dès le lendemain du concert, je devais leur envoyer mes photos, donc j’ai passé la nuit à travailler mes clichés pour qu’ils soient « vendables ». Et c’est ça qui ne me plait plus trop dans le numérique, le fait de retoucher les photos. Avec l’argentique, c’est brut. Les photos, elles sont telles quelles, si je n’ai pas mis assez de contraste, tant pis pour moi. Ca s’est passé comme ça, vous le voyez comme tel.

Tu n’as pas envie de pousser le truc à fond et de développer toi-même tes clichés ?

J’aimerais, bien sûr. Mais c’est quelque chose qui coûte cher et qui prend énormément de temps et d’espace. J’ai déjà développé en noir et blanc, mais la couleur coûte vraiment trop cher. Faire développer ses poses chez le photographe permet deux choses indispensables : la rapidité et la numérisation. Mes photos sont publiées sur Internet et le fait de ne pas avoir à les scanner permet une meilleure qualité.

Que penses-tu des applications type Instagram et tout son système de filtres où tu n’as plus rien à faire pour réaliser de belles photos ?

Je pense que c’est bien pour certains, dans le sens où tu peux sortir ton iPhone et faire des photos à tout moment. Moi je ne fais que très rarement des photos avec mon portable. Après, quand tu es accréditée en concert, que tu n’as que trois chansons autorisées et que tu vois pendant tout le concert des mecs en train de filmer ou prendre des photos, ça fout la rage. Tant mieux pour ceux qui le font, je ne suis pas révoltée contre ça, mais ça ne m’attire pas. Et puis ça doit être chiant de faire une photo cool avec un filtre, mais de savoir qu’il y a des millions de personnes qui peuvent avoir la même. C’est dommage.

Pegase
Pegase – Crédit: Mélina Quintin
Moodoid
Moodoid – Crédit : Mélina Quintin
Gatha2
Gatha – Crédit: Mélina Quintin

Tu parlais de précision et d’instantanéité pour tes clichés. J’en déduis qu’il n’y a pas de mise en scène sur tes séances ?

Carrément. Pas de mise scène parce que je ne sais pas faire en réalité, je n’ai jamais pris de cours de photos. Je suis incapable de mettre un mec devant un mur et de lui dire « tu vas mettre tes bras et tes jambes comme ci, ta tête comme ça. » D’un côté, je prends ça comme un plus, parce qu’il y a moins de pression sur le mec que tu es en train de photographier. Je laisse à la personne le libre choix de se mettre comme il veut. Je veux vraiment que mes photos ressemblent à la personne que je shoot. L’idée n’est pas de le mettre en scène, mais d’avoir un résultat qui colle à sa personnalité. Et c’est aussi pour ça que je laisse le choix du lieu aux gars, et quand ils ne connaissent pas la ville, j’essaye de trouver un endroit qui correspond à leur style, à la musique qu’ils font.

Bordeaux est une source d’inspiration pour toi ?

Ca fait quatre ans que je vis ici, je m’y sens vraiment bien. Et puis c’est beau bordel ! Le dimanche, quand la ville est morte, j’aime bien me perdre dans les petites rues, vers Saint Michel par exemple, dans des endroits qui ne sont pas catalogués comme touristiques. Par exemple, faire des photos au miroir d’eau, non merci. Et tu vois, quand on regarde mes photos, on ne sait pas qu’elles ont été prises à Bordeaux. Il n’y a pas d’endroits qui font directement penser à cette ville. Mais je pense en avoir fait le tour, et c’est pour ça que je pars de cette ville l’année prochaine pour connaître autre chose.

… Destination…?

Lille ! Je vais reprendre mes études que j’ai mis en stand bye depuis un an pour me consacrer au Chicho et à Mêmepas-peur. Je vais intégrer un Master conduite de projets culturels et management de la culture. Ca me fait chier de quitter le Chicho quand même. C’est mon QG sur Bordeaux, le patron est quelqu’un à qui je tiens énormément… C’est un peu un déchirement d’arrêter, mais je pense qu’il faut évoluer. Le Chicho, c’était l’apprentissage de la rue : des moyens pas extraordinaires, un endroit difficile pour les artistes mais où je suis fière de bosser, car on a réussi à faire venir des artistes qui aujourd’hui ont un nom, comme Fauve ou François and the Atlas Mountain par exemple. Je veux continuer dans cette optique. Faire avancer des projets musicaux, créer des soirées qui vont permettre de faire connaître des groupes, etc…

La photo restera un plaisir personnel ?

Je me suis posé la question de savoir si je voulais faire une école spécialisée dans ce domaine. Mais j’ai peur de me faire formater niveau style. J’ai envie de continuer à apprendre sur le tas, trouver les réglages toute seule c’est hyper interessant  C’est quelque chose que j’ai envie de garder comme passion, comme cours de récréation, un truc qui te permet de te sentir bien quand tu le fais, mais je ne veux pas tomber dans la « contrainte ». Je n’ai pas envie de me retrouver demain à faire des photos pour un mariage pour pouvoir gagner quatre sous. J’ai envie de rester maitre de ce que je veux photographier et considérer la photo comme un échappatoire.

Tu embarques Mêmepas-peur avec toi sur Lille ?

Ouais. On verra ce que ça va donner, peut-être que j’aurai moins de temps, parce que c’est vrai qu’en ce moment je peux me permettre de chiller toute la journée, d’être à la disposition des artistes. Avec les cours je pense que ça va être plus compliqué, mais oui j’ai envie de continuer ce projet. Les contacts que j’ai ici vont m’aider à m’en créer d’autres sur Lille, et j’espère que les bordelais continueront à suivre le truc pour découvrir de nouveaux groupes basés là haut. Si je peux être actrice de ça, ce sera une grande fierté.

Pour clôturer cette entrevue, on va faire un portrait « bûche », en référence à Odezenne, groupe que l’on affectionne tous les deux. 

Si t’étais une photo ? J’en serais une de Zachary Snellenberger.

Si t’étais un bouquin ? Je serais Le dernier trappeur de Nicolas Vanier.

Si t’étais un album ? Je serais Here d’Edward Sharpe & The Magnetic Zeros.

Si t’étais un super-héros ? Je serais Bulle des Super-Nana.

Si t’étais la fille de Dieu ? Je ne serais pas du tout Sainte.

Et enfin, ultime question, si t’étais une bûche ? J’ferais du saut à ski sur la gueule d’un CRS.

 

Liens:

memepas-peur.com

melinaquintin.blogspot.com

elchicho.fr

 

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