« La vie est un songe » : quand le théâtre classique nous parle

Drame métaphysique emblématique du Siècle d'or espagnol, "La vida es sueño" (1635) de Pedro Calderón de la Barca a animé avec brio la programmation du TnBA la semaine dernière. Petit retour sur cette très belle adaptation mise en scène par Helena Pimenta.

C’est dans un décor architectural, sobre mais majestueux que les musiciens entrent en scène. Ils sont quatre, vêtus de lourds costumes XVIe-XVIIe siècles d’un noir de geai. La viole de gambe et la guitare baroque s’accordent, la flûtiste se frotte les mains sur sa jupe, le percussionniste redispose ses instruments. Ils entonnent une tarentelle et les comédiens entrent en scène. La scène est immense, cernée de trois hauts murs d’un bois sculpté comme de l’albâtre. Côté jardin : deux fenêtres et une porte, surmontées de chapiteaux ornés ; côté cour une très haute cheminée et une grande porte intérieure. Le mur d’en face est fendu d’une gigantesque porte à deux battants, et une trappe renfermant le héros captif Sigismond occupe le centre du parquet. Un paysage de roc et de bois donc, ayant la clarté vieillie des églises romanes, qui se métamorphose tantôt en prison, tantôt en salle du trône, en chambre ou en palais sinistré par un remarquable jeu de lumières. Il y a de la fumée, de la poussière, du bruit, des rideaux qui vont et viennent, un harnais soulevant un corps… bref ça grouille.

Un pestacle total

Les nombreux comédiens (car ils sont quinze, dix-neuf avec les musiciens qui participent), vêtus de costumes noirs selon l’austère mode du Siècle d’or espagnol, habillent la scène par leurs nombreux déplacements. Chaque pose, elles sont nombreuses lors des monologues, s’esthétise à la manière d’un tableau : un Caravage en négatif, corps obscurs et visages grimaçants sur fond clair. Car les comédiens jouent avec leurs tripes ; « ça piaille » même, ai-je entendu à la sortie. C’est que les rôles sont terribles. C’est qu’il s’agit d’une lutte pour le pouvoir, et ainsi nécessairement d’une lutte contre l’adversité, contre l’ennemi d’en face et celui qui gît en nous-mêmes. Les personnages nous parlent, scindés entre la bête et l’humain, le réel et l’illusion, l’éveil et le songe. Ça piaille aussi parce que la pièce est jouée dans sa langue originale, en espagnol. La musicalité du texte éclate ainsi dans nos tympans, et les hispanophones non aguerris peuvent se raccrocher aux surtitres, nécessairement un peu tronqués. Loin d’opérer une distance, cela nous immerge d’emblée dans l’intrigue, sans doute parce que cet écart de langue épouse l’écart même entre le public et la scène, ce fameux quatrième mur que nous avons intégré. Et l’on entend les larmoiements gutturaux de l’amante déshonorée, les doux murmures d’amour du prince à sa suivante dans cette langue pleine d’expressivité qui se fond à la musique baroque. Par deux fois même les comédiens chantent un air sobre d’opéra, tous dansent dans la salle du trône au milieu de la pièce. Spectacle total donc.

Il était une fois en Espagne Pologne

C’est l’histoire terrifiante d’un fils de roi retenu captif par son père et élevé loin des hommes, à la manière d’une bête. Son crime : avoir tué sa mère en naissant ; « Le plus grand crime de l’homme est d’être né ! » nous dit Calderón. A la veille de sa mort, le roi de Pologne (on imagine bien qu’en 1635 une oeuvre sur ce sujet ne pouvait avoir lieu en Espagne, notre bon Calderón eût pu le sentir passer !), ayant comme tout monarque sur le déclin le souci de l’héritage du trône, assiste avec dépit aux ronds de jambes de ses proches neveux (le duc de Moravie et la princesse Estrella de Pologne), tout disposés à s’épousailler pour s’assurer d’accéder au pouvoir. Alors, regain d’humanité ou mépris des obséquiosités, le vieux roi de Pologne, gaillard aux allures d’un père Fourras qui aurait soigné son aphonie, décide de mettre à l’épreuve du pouvoir ce fils qu’il a si longtemps séquestré. Il lui donne un jour : s’il échoue et se comporte en bête, il regagnera sa prison à jamais. (Je laisse de côté les intrigues secondaires.)

« La destinée la plus inhumaine, l’inclination la plus violente, la planète la plus implacable ne font qu’incliner le libre arbitre, elles ne le contraignent point. » (Basile, roi de Pologne)

Craignant à juste titre le comportement tyrannique de l’enfant débraillé, lâché dans une cour qui le couvre d’égards soudains, chacun n’a de cesse de lui rappeler qu’il peut être en train de rêver, que toute cette illusion peut prendre fin. Et le malheureux Sigismond, tout confus et haineux envers ce père bourreau, fait régner la terreur dans le palais, d’homicide en tentative de viol, de menaces en logorrhées vomitoires. Deux êtres inhumains se font face, et la cour servile et versatile s’agenouille devant la puissance. Ce Sigismond androgyne (remarquablement interprété par Blanca Portillo on l’aura vue dans Volver et Les Étreintes brisées d’Almodóvar), représente alors l’Homme face à sa condition. Il oscille, il veut faire le bien mais ne résiste pas à la vengeance, il court après sa liberté comme il le peut. Son règne désastreux le conduit toutefois tout droit au cachot, et celui-ci recouvrant ses chaînes croit alors avoir rêvé. Le duc de Moravie est alors désigné comme successeur au trône, et Estrella, à laquelle il faisait une cour aussi acharnée qu’intéressée, lui est promise.

Mais, mais : les rumeurs de l’existence d’un héritier direct au trône sont parvenues aux oreilles des Polonais, et le peuple voit d’un mauvais œil l’arrivée d’un duc de province étrangère au pouvoir. La révolte gronde, Sigismond est délivré par ses partisans, et, croyant toujours rêver, il se lance dans une guerre contre son père…

Coup de théâtre dans le théâtre

Soudain, dans ce palais en décomposition, croulant dans la poussière et la fumée, au beau milieu des larmoiements d’Estrella ayant quitté sa robe d’apparat, les lumières de la salle s’allument pleins feux. Quelque chose comme une alarme incendie retentit. La spectatrice hagarde que je suis regarde alentours, nous le faisons tous. Les comédiens sont immobiles, les musiciens muets. Hésitants entre le « ah bah v’là aut’ chose! » et le « quel hyper réalisme de mise en scène! », nous finissons par nous lever, les applaudir, et évacuer dans le calme. Vraie alerte. A dix minutes de la fin. Alors on a poireauté une vingtaine de minutes dans le froid, et pour la première fois au TnBA, une pièce a été reprise en pleine action. Les comédiens se sont replacés sous un tonnerre d’encouragements, ont repris gaillardement, si bien que la tension qui était pourtant à son comble (on ne sait toujours pas qui va gagner la guerre) est revenue aussitôt. De quoi franchir un nouveau seuil entre fiction et réalité… Car c’est à la toute fin que l’on peut mesurer la richesse de la pièce, sa réflexion sur l’aptitude des êtres à se redéfinir par la pensée et l’intelligence, dans une quête infinie vers la vérité, qu’elle soit dans le réel ou qu’elle soit dans la fiction.

« L’expérience m’enseigne que l’homme qui vit rêve ce qu’il est, jusqu’au réveil. Le roi rêve qu’il est roi et vit dans cette illusion, ordonnant, disposant et gouvernant ; et ces louanges qu’il reçoit à titre précaire sont inscrites sur du vent et changées en cendres par la mort — la cruelle infortune ! — ; et il se trouve quelqu’un pour vouloir régner, en sachant qu’il se réveillera dans le sommeil de la mort ! Le riche rêve dans sa richesse, qui lui apporte un surcroît de soucis ; le pauvre rêve qu’il subit sa misère et sa pauvreté ; il rêve, celui qui commence à s’élever, il rêve, celui qui se démène et sollicite, il rêve, celui qui outrage et offense : bref, dans le monde tous rêvent ce qu’ils sont, bien que nul ne s’en rende compte. Moi, je rêve que je suis ici, chargé de ces fers, et j’ai rêvé que je me voyais dans une autre condition plus flatteuse. Qu’est-ce que la vie ? Une illusion, une ombre, une fiction ; et le plus grand bien est peu de chose, car toute la vie est un songe et les songes sont des songes. » (Sigismond)

 

La vida es sueño
Texte Calderón de la Barca / Mise en scène Helena Pimenta (directrice de la Compagnie Nationale de Théâtre Classique d’Espagne)
TnBA

 

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