[ITW] Pierre Wetzel et ses portraits à l’ancienne

Pendant un mois - et jusqu'au 9 janvier 2016 - le travail du photographe bordelais Pierre Wetzel et sa technique photographique d'un ancien temps a été sélectionné pour orner les grilles du jardin des dames de la foi à Saint-Genès. Rencontre avec cet artisan du passé.

Plusieurs diptyques de portraits en grand format accrochés aux grilles d’un parc… Chose assez commune à Bordeaux direz-vous ? Pourtant ces photos ont une forme et un charme particuliers. Le procédé utilisé par l’artiste date de 1850 : le collodion humide sur plaques de verre, ou ambrotypes, les opérations se faisant en chambre noire.

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Autoportrait @Pierre Wetzel

On se trouve alors face à des modèles tatoués, percés, au style moderne dans un format qui nous rappelle l’époque de nos arrière (-arrière…) grands-parents. Le résultat n’en est que plus original et agréable à admirer. De l’expression profonde des photographiés et de l’intensité du travail photographique découlent un ressenti poignant. C’est vrai qu’aujourd’hui on a une fâcheuse tendance à mettre tout et n’importe quoi d’ancien au goût du jour, mais ici, on ne peut qu’applaudir l’aptitude de Pierre Wetzel à nous offrir du neuf à travers une technique tombée en désuétude il y a plus de cent ans.

Nous avons rencontré le photographe dans son atelier, la Maison Spectre, rue des Faures à Bordeaux, qu’il partage avec d’autres artistes.

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Britney – Ambrotype – 18 x 24 cm – Octobre 2014 @Pierre Wetzel

Pourquoi avoir utilisé cet ancien procédé ?

En regardant d’autres travaux que j’ai vus sur internet. J’ai vraiment aimé le rendu qui s’en dégageait, alors j’ai voulu essayer de me plonger dans ce procédé pour en faire quelque chose, avec pas mal de difficultés au début…

Techniquement ça ne doit pas être évident…

Oui mais c’était vraiment une envie de changer de façon de travailler. Ca fait 20 ans que je suis photographe, j’avais fait le tour des techniques habituelles, même si je continue à les utiliser. Mais j’avais envie de prendre un peu le temps, car faire une image en 20 minutes me correspondait bien finalement.

Vingt minutes pour faire une photo ?

Oui et même plus ! D’abord, il faut faire le nettoyage, l’émulsion et le bain de la plaque dans du nitrate d’argent, tout cela prend un peu de temps… Ensuite, faire la photo est également tout un processus qu’on ne peut pas raccourcir. Puis on la développe, on la rince, on la fixe, on la re-rince… La photo apparaît rapidement mais n’est pas encore sèche ! Tout cela s’ajoute aux vingt minutes. Et les gens qui viennent se faire photographier ou que je photographie n’ont pas l’impression d’être en shooting classique.

C’est donc un processus de collaboration avec le photographié ?

Oui, il y a un échange qui se fait, c’est vraiment un travail en commun, je les amène du début à la fin du processus à faire partie intégrante de leur photographie.

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Big Youth – Ambrotype – 18 x 24 cm – Février 2015 @Pierre Wetzel

Et comment avez-vous choisi toutes ces « gueules » ?

Une grande majorité des photos a été réalisée au Krakatoa, salle pour laquelle je suis photographe depuis quinze ans. Quand j’ai commencé à faire ce procédé-là, le directeur de la salle Didier Estèbe m’a proposé de réaliser des photos des artistes qui venaient.

D’où les portraits de Maceo Parker, Lou Doillon ou encore Arthur H !

Oui tout simplement ! Pendant que les artistes viennent faire leur balance j’en profite pour leur faire une photo, généralement ce ne sont que des one-shot. Les autres portraits ne sont pas forcément des artistes mais des gens rencontrés qui sont dans l’équipe, des techniciens, des gens que je vois et qui ont une « gueule ». Après il y a aussi des portraits de gens sur des travaux personnels.

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Paula H Satan – Ambrotype – 18×24 cm – Novembre 2015 @ Pierre Wetzel

On ressent aussi un contraste entre la froideur des expressions et cette chaleur du grain, est-ce volontaire ?

Il est vrai que ce sont généralement des images très contrastées mais c’est souvent dû aux chimies, et la froideur viendrait selon moi essentiellement du regard. Le temps de pose est d’environ 4 à 5 secondes, et du coup on ne peut pas vraiment se permettre d’avoir des attitudes spontanées. Ainsi, beaucoup de modèles regardent droit dans l’objectif, ce temps de pose s’ajoute au temps d’attente précédent, la collaboration se fonde alors aussi sur la patience, ce qui fige un peu l’ensemble. Aujourd’hui on n’est plus habitué à patienter pour prendre une photo, mais les gens se prêtent bien au jeu.

Leurs expressions en seraient alors rehaussées ? Ils sont expressifs malgré leur immobilité.

Oui ils restent très expressifs et intenses. Les gens m’ont parfois demandé s’ils pouvaient sourire, ce que j’apprécie car c’est assez rare. Bien que le sourire soit alors forcément figé, la photo en elle-même rayonne et ça change vraiment la donne. C’est vraiment un échange, ce travail en binôme me plaît.

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Maceo Parker – Ambrotype – 18 x 24 cm – Juin 2015 @ Pierre Wetzel

On fait comment pour trimballer un tel matériel de lieux en lieux, on imagine que la bête est impressionnante et s’utilise avec des produits peu communs ?

Pour le déplacement du matériel, il se trouve que j’ai doublé mon matériel afin de ne pas avoir à le déplacer à chaque fois. Je déplace uniquement la chambre. Concernant les chimies, elles se trouvent assez facilement sur Internet, ou en pharmacie et dans les magasins de bricolage pour ce qui concerne le verre. Le collodion humide, dont j’’enduis les plaques de verre, est un mélange très inflammable de coton-poudre, d’’alcool, d’’éther, de bromure de potassium et de nitrate d’argent… C’est compliqué à manipuler en effet.

 

L’exposition Twice, au Jardin des dames de la foi (Quartier Saint Genès), en partenariat avec le Labo Révélateur d’Images et la mairie de Bordeaux est visible jusqu’au 9 janvier. Sinon, vous pouvez toujours retrouver son travail sur son site ou directement dans son atelier.