[TRIBUNE] La nuit nous appartient, l’avenir est à nous

Slapzine laisse la parole à nos amis de Controverse, plateforme éditoriale décryptant les enjeux de notre époque à travers des penseurs critiques d'hier et d'aujourd'hui. Nous sommes allés jeter un oeil avisé à la première Nuit Debout bordelaise Place de la République.

Chaude actualité en ce moment. Brûlante, spectaculaire et éclatée, elle donne l’impression que le bon sens, la justice sociale et l’intérêt général se font déculotter tous les matins. Facilitons les licenciements pour doper l’embauche, poursuivons le mythe du plein emploi en favorisant le dumping social, supprimons la tribune médiatique des petits partis pour revigorer le débat politique, remercions les lanceurs d’alerte en refusant l’asile politique aux plus emblématiques d’entre eux, soyons épris d’un étonnement sincère quand on apprend que la Société Générale abrite une mécanique industrielle de l’évasion fiscale alors que l’état-major de la 4e banque française dîne avec le gratin gouvernemental chaque dernier mercredi du mois, j’en passe et des meilleures. L’information économique et sociale de ce début de printemps symbolise à merveille le désenchantement de l’époque et notre impuissance collective. À ceci près que l’on entrevoit une trame de fond, un fil d’Ariane, une cohérence. Le flux tendu, dispersé, perpétuel de faits divers, commentaires lénifiants et distractions insipides brouille les cartes. Évidemment, sans « écran de fumée » les boutiques de fourches foisonneraient. Seulement, ces trahisons centrales et continues demeurent systématiquement perpétrées par une poignée contre la volonté commune.

Panama papers ​: le cynisme libéré et public des puissants

Panama papers, en synthétique : rien de nouveau sous les tropiques. Une minorité se permet de ne pas participer à l’effort collectif. Ces ultrariches ont le privilège de contourner la fiscalité et de s’exonérer de la solidarité avec la complicité éhontée des organismes de régulation fiscale nationaux et supranationaux. Ils ne seront jamais inquiétés et pendant ce temps la populace traîne sa misère à bosser pour pas un rond, quand elle a la (mal)chance de travailler. Les faits sont avérés depuis la libéralisation des marchés financiers et le tournant actionnarial de l’économie à la fin des années 1970. Les lois sont permissives, mais c’est bien sûr ! Les élus qui votent les lois et les dirigeants qui fraudent l’administration fiscale ont fait leurs études dans les mêmes ZEP et partent en vacances dans les mêmes campings. Fluctuat nec mergitur.

Convoquez autant de médiateurs en dialogue social, de coachs en vivre­ ensemble ou conseillers en symbiose corporate que vous voulez, c’est un cul­-de-­sac. Lorsque l’on s’attaque à la propriété, elle réagit avec violence.

Bien que trop connu, cet état de fait n’est surtout pas anodin. Cette situation est tout à fait similaire à ce qui a mis le feu aux poudres en 1789. Quelques privilégiés ne contribuent plus à la vie de la cité, ils se sont octroyés le droit d’échapper à l’impôt. Paradoxalement, cet apanage est réservé aux plus fortunés. Un beau jour la majorité (écrasante) de laborieux en a assez de sa condition servile, elle monte discuter avec ses maîtres. Le point d’accord est difficile à trouver : les têtes tombent. Si on met Bernard Arnault et consorts dans une calèche avec dorures et rideaux de soie, coiffés d’une coupe du XVIIIe siècle, on se retrouve face à des seigneurs. Si on postule que les puissants d’aujourd’hui défendront leurs privilèges comme ceux d’hier, c’est-­à-­dire comme on protège les biens les plus vitaux, une transition politique douce et en souplesse parait un brin illusoire. Convoquez autant de médiateurs en dialogue social, de coachs en vivre­-ensemble ou conseillers en symbiose corporate que vous voulez, c’est un cul­-de-­sac. Lorsque l’on s’attaque à la propriété, elle réagit avec violence.

Il y a du nouveau quand même, ne soyons pas rabat­-joie. Le cynisme des puissants n’a jamais été aussi décomplexé et visible au grand jour. François Hollande se permet de nous dire qu’il se réjouit pleinement de cette levée de filets remplis de truands en col blanc. Il nous fait croire, les yeux dans les yeux, que l’État et ses bataillons d’espions, sa capacité de surveillance accrue comme jamais et ses renseignements généraux aux aguets n’étaient au courant de rien. Sommet du culot, pour François, ces révélations sont un don du ciel, elles vont générer de sacrés retombées fiscales. Autrement dit, quelle fabuleuse nouvelle pour la santé des finances publiques, l’infléchissement de notre dette à tous et pourquoi pas pour redonner sa superbe au budget de l’éducation. Quel toupet. Ce même corrézien qui nomme en 2012 ministre délégué au Budget – soit le porte-drapeau de la lutte contre la fraude fiscale – un champion de l’évasion. Du grand art.

Au-delà du refus de participer à leur simulacre de démocratie, ces virtuoses de l’humour et de la félonie élus au suffrage universel vont finir par sentir poindre des velléités de désobéissance civique, de sédition et d’insurrection. Reste en suspens, l’heure du réveil.

Cerise sur le gâteau, Hollande ose nous affirmer qu’il remercie sincèrement les lanceurs d’alerte. Pas plus tard qu’hier, son gouvernement faisait voter une loi pour faire condamner les journalistes qui braveraient le “secret des affaires”. À priori, il faudrait même s’évertuer à les protéger. Du coup, c’est le moment de présenter Edward Snowden à notre Président, le bonhomme a dénoncé le programme PRISM de surveillance massive et généralisée de la NSA. Chez les lanceurs d’alerte, il fait un peu figure de taulier. L’affaire n’a pas du s’ébruiter à l’Élysée, la demande d’asile politique en France de Snowden a été rejetée en 2013. Plus récemment, en 2015, la France a également refusé la protection de Julian Assange, le fondateur de Wikileaks . Et Antoine Deltour (LuxLeaks), Hervé Falciani (listings HSBC), Stéphanie Gibaud (évasion et de blanchiment de fraude fiscale d’UBS), Denis Robert (affaire Clearstream), pas un merci à ceux qui s’attaquent à l’adversaire, au véritable adversaire : le monde de la finance ?

Alors c’est la franche rigolade en conférence de presse, François est détendu, il raconte n’importe quoi. Jusqu’ici personne ne le contredit mais le comique de répétition lasse forcément sur la durée. Au-delà du refus de participer à leur simulacre de démocratie, ces virtuoses de l’humour et de la félonie élus au suffrage universel vont finir par sentir poindre des velléités de désobéissance civique, de sédition et d’insurrection. Reste en suspens, l’heure du réveil.

Temps de parole des candidats à la présidentielle : l’accès au trône cadenassé

Justement, pendant ce temps-­là, à l’Assemblée nationale, les députés s’activent pour rédiger un texte béton contre l’évasion fiscale, formaliser l’inspection systématique et au peigne fin de tous les montages financiers opaques et occultes des sociétés du CAC 40. Ils sont bien décidés à remettre en question les dernières propositions passées en force, citons pêle­mêle : Loi Macron, Loi sur le renseignement, État d’urgence, etc. Dans un élan de lucidité, Manuel Valls lâche en plein Conseil des ministres : « Finies les lois scélérates, on est quand même dans un État de droit. »

Alors que la démocratie crève de la professionnalisation du politique, de la confiscation de la prise de décision par quelques­ uns et de l’impunité totale de ceux qui cumulent, détournent, corrompent et trahissent toujours plus l’intérêt général, l’ordre du jour est à la protection du pouvoir médiatique des personnalités déjà les plus médiatisées.

En fait, pas du tout. Ils étudient une proposition de loi pour supprimer l’égalité du temps de parole entre les candidats à la présidentielle. Vous me direz : « Pourquoi pas, si on peut aider le débat démocratique à retrouver sa vigueur en réduisant la pluralité des opinions lors de la principale échéance politique du pays ? » Allons­-y gaiement. Et il ne faut pas leur dire deux fois à nos représentants. L’Assemblée nationale modifie les règles de l’élection présidentielle. Finie « l’égalité » du temps de parole entre les candidats en période préélectorale : place à « l’équité ». C’est vrai que les portes du pouvoir étaient grandes ouvertes aux discours à contre-courant de la doxa néolibérale, il vaut mieux s’assurer qu’ils n’aient plus voix au chapitre. Comme elle disait : « There is no alternative ». La proposition est votée à la majorité : 20 voix contre 7. Sachant qu’ils sont 577 dans l’hémicycle, on frise déjà la syncope. Mais quand ils se mettent à expliquer les raisons de cette décision, on n’est pas loin de la crise d’apoplexie. François Loncle, député de l’Eure : « C’était difficile effectivement de consacrer autant de temps à des candidats inconnus qui n’ont strictement aucune chance, qui feront entre 0 et 5% au résultat final. »

Simplement incroyable. Tout bonnement hallucinant. À l’époque où des illuminés se font sauter tous les quatre matins, où le marché du travail n’a jamais été autant en crise, où 8,8 millions de français sont sous le seuil de pauvreté, etc. Les élus du peuple prennent le temps de verrouiller l’accès au pouvoir. Alors que la démocratie crève de la professionnalisation du politique, de la confiscation de la prise de décision par quelques-­uns et de l’impunité totale de ceux qui cumulent, détournent, corrompent et trahissent toujours plus l’intérêt général, l’ordre du jour est à la protection du pouvoir médiatique des personnalités déjà les plus médiatisées. Cadenasser l’accès au trône sans raison apparente est tout sauf anodin. Cette manoeuvre en dit long sur leur peur de voir le vent tourner.

Devant un si beau cas d’école, les chiens de garde de l’ordre établi trépignent d’avance de pouvoir défendre avec fougue leurs maîtres. Permettez un focus sur l’un d’entre eux, pas le plus connu, certes mais son expérience dans le métier lui procure un belle maîtrise de l’exercice. Nicolas Domenach, éditorialiste vedette (aujourd’hui à Challenges, Marianne et Canal +) et ses quarante-­deux ans de carrière dans les médias traditionnels se montre rassurant. En effet, selon lui, l’indignation des petits partis est frappée du coin du bon sens mais il ne faut pas s’affoler, encore moins s’apitoyer. Aujourd’hui en étant innovant et créatif, avec internet on touche n’importe qui, n’importe quand et n’importe où. Nicolas se fait un plaisir d’appeler à la rescousse le bon vieux mythe du progrès.

Et par-dessus le marché, d’un faux-semblant mais avec un vrai sang-froid, il déblatère face caméra sur la désuétude des médias de masse. Un peu plus et il nous serinerait le couplet de Jean­-Michel Aphatie sur l’influence toute relative des journalistes (entendez ici éditorialistes de renom) dans le débat public. Laisser penser que le conditionnement de l’opinion dans les médias en période préélectorale serait une affaire marginale est une entourloupe majuscule. L’audacieux chroniqueur fait fi de toutes les données sur l’audimat qui nous informent que la télévision reste le maître du jeu. Sans compter que dans les rangs des utilisateurs politisés d’internet qui boycottent sciemment les médias marchands pour leur déni de pluralisme et leur absence d’indépendance, il y a fort à parier qu’une bonne partie soit abstentionniste ou déjà acquise à la cause des petits partis. Mais Nicolas se dit certainement qu’avec le sourire toutes les énormités passent à l’écran, en plus celle­-ci protège son siège, il aurait donc tort de s’abstenir.

Nuit debout ​: la chaleur de l’affect insurrectionnel commun

Même en passant sous silence le démantèlement du code du travail et celui de notre système de protection sociale qui suivra inévitablement, les conditions inhumaines dans lesquelles les réfugiés survivent à travers les frontières, le terrorisme endémique enfanté par notre propre modèle de société, etc. La coupe est pleine, c’est peu de le dire. Mais du désastre toujours finit par naître le réenchantement. Le changement vers un renouveau viendra dès l’instant où la critique radicale insufflera un instinct de révolte.

La raison a déjà tous les arguments pour passer à l’acte depuis le 25 juin 1980, jour où Margaret prononce le TINA au 10 Downing Street, mais les consciences ne se mettront en marche que sous l’effet de la passion.

À l’heure de Snapchat et Periscope, demander à tous les déçus, mécontents, indignés voire révolutionnaires de lire La société du spectacle de Debord, de saisir le concept de “biopouvoir” de Foucault, pire, d’expliquer que la démocratie représentative est un simulacre de démocratie au repas de famille autour d’une petite poire, c’est délicat. C’est injouable. La fabrication d’un nouvel imaginaire collectif passera par l’intelligible mais surtout par le sensible. La raison a déjà tous les arguments pour passer à l’acte depuis le 25 juin 1980, jour où Margaret prononce le TINA au 10 Downing Street, mais les consciences ne se mettront en marche que sous l’effet de la passion.

D’où viendra le souffle insurrectionnel ? Qui mettra des mots, des images ou des sons sur les intuitions d’une manière si saisissante qu’il provoquera le mouvement ? Si un objet cristallisait le mépris des dominants, la suffisance des gouvernants, l’indifférence de la minorité face à la misère de la majorité, il ressemblerait de près à Merci patron ! En salle pour la huitième semaine à partir du 13 avril, cette fable sociale d’une puissance inouïe dépeint le fabuleux tableau de la réalité des rapports de force en 2016. La domination organisée de ceux qui sont debout sur ceux qui sont à genoux. L’existence toujours bien établie d’une caste de serfs et d’une autre de seigneurs : Jocelyne et Serge Klur prêts à nettoyer l’hypothétique haras du multimilliardaire et Bernard Arnault délocalisant ses usines textiles de Poix­-du­Nord en France, en Pologne, puis en Bulgarie et peut-­être bientôt en Grèce pour dénicher le travailleur corvéable à merci, l’esclave le plus robuste et surtout le moins gourmand. Enlevons-­lui sa Hublot Big Bang du poignet et mettons-­lui un sceptre dans la main, accoutrons-­le d’une perruque “Rococo” et ne changeons rien à son parfait faciès de charognard, l’homme qui vaut 34,6 milliards n’a­-t-­il pas tout de l’aristocrate de l’Ancien Régime ?

Les aspirations sont partagées : l’éducation est le déterminant absolu de l’esprit critique et la conscience collective; la politique sera le moyen d’être libre par le pouvoir d’agir et la capacité de décider du devenir de la société; les communs seront l’incarnation de la souveraineté populaire

Créer un imaginaire insurrectionnel commun, instiguer à la critique, au soulèvement et à la révolte contre l’ordre établi, tel est l’ordre du jour. Toutes les résistances de notre époque partagent une cause commune – la cause des causes – elles s’opposent à un seul et même pouvoir de domination de l’humain, d’exploitation de la nature et de confiscation du savoir. Ce modèle de société a bien un nom et même des visages. Appelons-le “société de consommation”, “néolibéralisme”, “mondialisation”, “capitalisme financiarisé”, “société du spectacle”, “neuropouvoir”, “système technicien”, “social­-démocratie”, “oligarchie” ou “démocratie représentative”, “son esprit réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand est nourri par lui et le gouverne.”

Les pilotes de la mondialisation, les orchestres du capitalisme consumériste ou les représentants du GAFA incarnent le petit nombre. Celui­-là même qui impose sa toute puissance dans le champ économique, écologique et technique. La résistance sera politique ou ne sera pas. Elle prendra sa forme organisée et collective dans la rue, sur la place publique, au coeur de l’agora. L’impérieuse question est donc celle de la convergence des luttes. “Il faut choisir, se reposer ou être libre.” La proposition de Thucydide est définitive mais quelles alternatives aujourd’hui ? Les “rouges” anarcho­syndicalistes ou néoluddites, les “verts” altermondialistes ou zadistes et les “blancs” libristes ou hacktivistes doivent faire corps autour d’un affect insurrectionnel commun. Les aspirations sont partagées : l’éducation est le déterminant absolu de l’esprit critique et la conscience collective ; la politique sera le moyen d’être libre par le pouvoir d’agir et la capacité de décider du devenir de la société ; les communs seront l’incarnation de la souveraineté populaire. Que celui qui ne signe pas en bas de la feuille se manifeste maintenant ou se taise à jamais. Si la construction de ce nouveau monde est un échec, “le dernier qui s’en va éteint la lumière”.


Texte rédigé par la rédaction de Controverse
Photo prise par About light and men

 

Pour compléter cette tribune, quelques images de la première Nuit Debout bordelaise du samedi 9 avril :

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