[TRIBUNE] Désobéir plus que jamais ?

Nul individu ayant vécu à Toulouse ou nul journaliste en herbe n’est censé ignorer que c’est un tantinet le bazar à l’université Jean-Jaurès (Le Mirail pour les nostalgiques). Le campus est dans un flou complet sur les raisons de son occupation et de ses blocages. Étant donné que mes contacts là-bas sont des patapoufs qui ne souhaitent pas écrire un papier sur la situation, il fallait prendre le sujet par un autre bout qui, espérons-le, sera le bon : Qu’en est-il de la désobéissance civile de nos jours ? Est-il pertinent de parler de ce concept dans le cas toulousain ?

Bon, petit rappel historico-philosophique tout d’abord. L’idée émerge sous la plume d’un Étienne de La Boétie tout juste majeur en 1549 dans une oeuvre publiée en 1574 et intitulée Discours de la servitude volontaire. Trois siècles plus tard, le terme de désobéissance civile apparaît dans l’essai éponyme de Henry David Thoreau. Mais si ! Vous connaissez ce transcendantaliste américain ! L’un de ses bouquins a inspiré Into the wild.

 

Ce bon Monsieur Thoreau.
Ce bon Monsieur Thoreau.

Mais la désobéissance civile, c’est quoi ? C’est une forme de manifestation, souvent pacifique, qui refuse de faire le jeu d’un pouvoir parce qu’il est considéré comme illégitime. L’un des objectifs peut être de porter l’affaire devant un tribunal en se rendant soi-même délinquant ; la jurisprudence a alors des chances de faire changer la loi contre laquelle on manifeste. Rappelons également le cadre dans lequel doit s’exercer cet acte de rébellion envers le système, la loi, la doxa : il faut un système qui se veut démocratique et dans lequel existe un organe judiciaire indépendant. Eh oui, sinon, tout individu faisant acte de désobéissance civile finit au goulag, dans un cachot ou la tête au bout d’une pique sans autre forme de procès.

Depuis ses fondements, l’idée a fait du chemin et le XXe siècle a eu son lot de figures emblématiques dont Gandhi et Martin Luther King sont les plus célèbres. Ces dernières années, le terme de désobéissance a souvent été repris par des mouvements mondiaux tels que les Anonymous ou Occupy. À l’échelle française, d’autres se réclament du concept : les déboulonneurs qui luttent contre l’omniprésence de la publicité dans nos centres urbains ou les Zadistes qui occupent les champs et les bois dans lesquels doit être construit l’aéroport de Notre-Dame des Landes. Par leurs actions, ils sont hors-la-loi, mais le pouvoir n’a pas vraiment intérêt à utiliser la violence pour les déloger. Question d’image.

Ces individus sont bien évidemment une minorité et d’aucuns leur reprochent d’aller à l’encontre de la démocratie. Eux, à l’inverse, voient leur action comme la seule forme de démocratie possible puisque le vote est un outil sclérosé et que les élus ne sont certainement pas les représentants du peuple. Leur combat est avant tout fondé sur le jeu médiatique et il est dans leur intérêt d’éviter la violence envers le pouvoir établi, au risque de passer pour des ennemis de l’ordre et donc d’effrayer le peuple. Que leur cause soit noble ou non, leur marge de manœuvre est très réduite : les désobéissants doivent se placer dans une posture qui ne rentre pas dans le cadre légal tout en n’allant pas trop loin, au risque de subir une riposte du pouvoir ou de provoquer la peur et la colère d’une partie de l’opinion.

C’est d’ailleurs tout le problème des événements qui se déroulent à l’université de Lettres et Sciences Humaines de Toulouse en ce moment. Tout a semblé partir d’une bavure policière -comme c’est également le cas aux Etats-Unis en ce moment, avec les manifestations, dans plusieurs villes, contre le trop grand nombre d’assassinats de gens de couleur par des policiers blancs qui ne sont pas du tout représentants de la population locale- avec la mort de Rémi Fraisse. Les Zadistes qui occupaient le site de Sivens en opposition au projet de barrage ont déplacé leur terrain de contestation sur le terrain de l’université, s’alliant à des revendications étudiantes et provoquant un blocage de la fac et la colère de la majorité des étudiants.

L'entrée du campus.
L’entrée du campus.

La privatisation des universités est bel et bien une catastrophe pour notre pays, mais de là à ce que des militants non-étudiants au nombre de quelques dizaines se croient légitimes en bloquant l’accès aux cours de 24 000 étudiants, l’écart est grand. La lutte étudiante doit se faire en interne, sans manipulation des votes des AG, sans intimidation, avec un blocage si cela s’avère nécessaire. Mais la désobéissance civile ne doit pas être la porte ouverte à toutes les fenêtres, à chacun son domaine de lutte, la révolution n’est pas encore générale. Et puis comparer Rémi Fraisse et Jean Jaurès, soyons sérieux. Les idées défendues par les Zadistes me semblent légitimes, celles des étudiants du Mirail également, mais les lier me semble dangereux si l’on veut éviter les amalgames et la récupération politique de tels mouvements. Désobéir est plus que jamais nécessaire dans un monde global ou la démocratie est à bout de souffle, mais la dégradation de locaux et de matériel trop rares dans les Universités semble absurde à l’heure des coupes budgétaires. Il en va de même des menaces graves qu’ont reçues des étudiants exprimant leur avis et surtout le président de l’université. Cependant, chers étudiants, intéressez-vous à votre avenir, si sombre soit-il, ne râlez pas grossièrement contre un blocage dont vous ne cherchez pas à comprendre les enjeux, ne devenez pas le même peuple abruti que vos parents, percevez l’intérêt général avant le vôtre. Mais faites-le avec mesure et respect.

Soyez Légion. Ne pardonnez pas. N’oubliez pas. Mais faîtes qu’on vous redoute de la bonne façon.