Provoquer

A trente-neuf années d’intervalle, voici deux romans trash qui ne laissent pas indifférents. L’histoire d’un pervers pédophile racontée à la première personne et l’épopée de deux putains. Deux road-trips aussi, mais c’est secondaire.

C’EST BON COMME DE LA BAISE

On commence par ce qui nous touche de plus près. Baise-moic’est surtout l’adaptation cinématographie qu’on retient –, c’est d’abord une grosse claque qui fait du bien. Deux héroïnes : une pute et une actrice porno qui se découvrent lors de la même journée meurtrières et se retrouvent dans une voiture en direction de la Bretagne.

Dès l’incipit, le ton est donné. Nadine – on apprendra qu’elle gagne du fric en offrant son corps à des gars morbides – se branle devant un film porno lorsqu’entre sa colocataire, beaucoup plus réservée. Nadine ne ressent aucune gêne et sa colocataire doit la forcer à s’arrêter.
Son alter ego, Manu, au passé de hardeuse, n’en est pas moins choquante. Notamment dans la scène où elle consent à se faire violer par des gars afin de ne pas les contrarier et qu’ils se barrent plus vite. A ce moment-là, elle est accompagnée d’une autre fille qui, au contraire, se débat corps et âme et ne se laisse pas faire. Les deux héroïnes détonnent dans le roman par violence de leurs actes et de leurs propos. A côté d’elles, les autres personnages qui les entourent (elles se retrouvent de plus en plus isolées au fur et à mesure qu’elles commettent des crimes) représentent la réaction normale, politiquement correcte et moralement acceptée. Cela permet de mieux saisir le caractère extrême de Nadine et Manu et leur brutalité.

baise-moi

Attention, c’est une déflagration littéraire : « Bon comme de la baise. A moins que ça soit la baise qu’elle aime comme du massacre. » Il est difficile de faire la part des choses. Est-ce que la provocation provient du style cru de Virginie Despentes ou de la vie misérable de ces femmes qui vivent dans la merde et le stupre ?

PROVOQUER = JOUER

Manu et Nadine jouent à être des tueuses en série, elles se délectent de la mort d’inconnus. Leur jouissance – et cela rappelle Sade – n’a plus de limite. Il leur faut toujours plus de sang. On se croirait presque dans un jeu vidéo où les héroïnes massacrent et détruisent tout ce qui bouge, jusqu’au dénouement qui prend aux tripes.

lolita

Autre temps, autre jeu. Le narrateur pervers de Nabokov dans Lolita, Humbert Humbert, décrit  son aventure extraordinaire avec la nymphette Dolorès Haze dans l’objectif de convaincre les jurés de sa non-culpabilité. Bien sûr, tout ceci a été inventé par l’écrivain. Son personnage cumule tous les vices. Il est en même temps pédophile (Lolita a douze ans au début du roman), et a une relation semi-incestueuse (Lolita est la fille de la femme qu’il a épousée). Par la même occasion, il peut être considéré comme coupable de viol (envers cette petite fascinante) et de meurtre (il tue de jalousie Clare Quilty qui a également vécu avec Lolita). C’est donc un criminel à plusieurs niveaux.

Cependant, si le roman dérange autant, c’est qu’il est difficile de récuser d’un seul bloc tout ce que fait et dit Humbert. Le narrateur joue avec (et déjoue) les attentes des lecteurs à la fois fascinés et dégoûtés. Humbert est à la fois un intellectuel rationnel et un pervers psychotique. Un roman marquant aussi donc.

CONCLUS, BORDEL !

De la provocation, ok. Mais où se situe la limite avec le pornographique ? Loin, avec Lolita, car le style de Nabokov reste très allusif et l’on doit se contenter de quelques descriptions passionnées des corps de jeunes filles en fleur. La frontière est beaucoup plus approximative en ce qui concerne Baise-moi, texte ouvertement explicite qui ose à outrance et n’a peur de rien.

Question (à moitié) ouverte pour finir : Peut-on faire œuvre sans provoquer ? Personnellement, je ne pense pas.

Les références / L’avis de G.M.

Virginie Despentes, Baise-moi, Paris, Editions Florent Massot, 1994.

Coup de poing dont vous ne relèverez pas. A lire absolument.

Vladimir Nabokov, Lolita, London, Penguin Books, 1955.

En V.O. c’est mieux. L’auteur est russe mais a écrit ce roman en anglais.