La liberté de la presse se dégrade

Reporters Sans Frontières (RSF) vient de sortir mercredi son bilan annuel de la liberté de la presse pour 2013, et il n’est pas bon. Il s’explique au vu des nombreux conflits qui secouent la planète, entre contestations citoyennes, répression gouvernementale et guerres civiles.

Le classement est axé autour de 6 grands points : le pluralisme, l’indépendance des médias, l’environnement et l’auto-censure, le cadre légal, la transparence et la qualité des infrastructures dans lesquelles travaillent les journalistes.

Cette année, RSF a créé pour la première fois un indice annuel de la liberté de la presse, «permettant de mesurer l’état général de la liberté d’informer». En 2013, il se place à 3395 points, et est une référence pour les années suivantes. Cette indice se décline de façon régionale, c’est à dire que pour chaque grande zone géopolitique un indice est créé, afin d’avoir plus de précision sur la situation de la presse. De 0 à 100, zéro étant l’idéal, la zone Europe se dote de la meilleure note avec 17,5. L’Amérique obtient 30, l’Afrique 34,3 l’Asie-Pacifique 42,2 et les pays de l’ex-URSS (45,3).

Crédit infographie : Reporters Sans Frontières
Crédit infographie : Reporters Sans Frontières

Les 3 pires élèves des 180 pays au total répertoriés et classés sont le Turkménistan, la Corée du Nord et l’Erythrée. Précédés par la Syrie, la Somalie (qui perd 11 places à cause des 7 journalistes morts l’an passé), l’Iran, la Chine, le Vietnam, Cuba, et le Soudan, on trouve le «TOP TEN» de ce qui se fait de plus démocratique dans le monde (blague).
Les bons élèves quant à eux sont toujours les mêmes : la Finlande en 1ère place pour la 3ème année consécutive, suivie des Pays-Bas puis de la Norvège. Des pays nordiques donc, ce qui confirme encore que leur modèle de société est ce qui se fait de mieux dans le monde.

La France, pays des Droits de l’Homme, est seulement 37ème, grattant une seule petite place. Quant au nouvel indice régional, appliqué à la France, nous obtenons le résultat de 21,60, soit au dessus de la moyenne européenne précédemment citée. Honte à nous. RSF explique cette position par le manque d’éclaircissement de la part du gouvernement sur les plans de la protection des sources, de l’audiovisuel public et d’Internet (sic). Quand on connaît la polémique récente autour de Manuel Valls qui aurait demandé à connaître les sources d’un journaliste du Figaro, on rigole doucement. Même s’il a nié les faits en bloc dans «Des Paroles et des Actes» sur France 2 en direct, on ne peut s’empêcher de repenser à notre Jéjé national, qui a fait de même.

Les remontées les plus significatives en tout point de vue concernent le Malawi, 75ème (+71), et la Côte d’Ivoire 96ème (+63) qui gagne des places depuis la fin des affrontements opposant les pro-Gbagbo et les pro-Ouattara.
Inversement, c’est le Mali qui enregistre la plus grosse dégringolade, perdant 74 places pour arriver 99ème, à cause du putsh à Bamako le 22 mars dernier et des affrontements entre l’armée malienne et les groupes islamistes au nord du pays. La Tanzanie chute elle aussi, arrivant 70ème (-36), vu que 2 journalistes y ont été assassinés.
Deux faits marquants : la chute du Japon à la 53ème place (-31), pourtant troisième puissance économique mondiale, est due au manque d’accès aux informations concernant Fukushima ; Israël arrive 112ème, perdant 20 places, et ce à cause des exactions commises envers les palestiniens même si les journalistes «bénéficient d’une véritable liberté de ton malgré l’existence d’une censure militaire».

En ce qui concerne les pays où ont lieu des mouvements contestataires, notamment le Printemps Arabe, le classement n’est pas glorieux : la Tunisie, qui vient tout de même d’adopter une nouvelle constitution le mois dernier garantissant «les libertés d’opinion, de pensée, d’expression, d’information et de publication» (art. 31), arrive 138ème (-4), l’Égypte 158ème (+8) et la Libye 131ème (+23).
Plus encourageants, le Chili et l’Ouganda, qui eux aussi connaissent des vagues de protestations, se placent respectivement à la 60ème (+20) et 104ème (+20) place.

Parlons des BRICS. Ces pays émergents qui deviendront les puissances de demain au vu de leur potentiel énorme, autant sur le plan des ressources, de leur taille géographique, de leur éventuelle influence géopolitique et de leur démographie. Première fausse note, le Brésil continue à chuter 108ème (-9), à cause de la mort de 5 journalistes et le manque de pluralisme (sic). Deuxième corde trop pincée, l’Inde se place 140ème (-9) et atteint son pire niveau depuis 12 ans. La Chine est 173ème et gagne 1 place. Tout cela n’est pas très étonnant quand on apprend que maintenant les journalistes chinois doivent effectuer un «examen idéologique», où des questions sur les «valeurs journalistiques marxistes» leur seront posées. Juste pour que ces derniers  puissent garder sa carte de presse et le gouvernement évincer les dissidents. Démocratique ces BRICS on vous dit.
Vient notre amie fournisseuse de vodka et de caviar, la Russie, qui, sans étonnement non plus, termine 148 ème et perd 6 places depuis l’arrivée de Poutine à la présidence. Avez-vous lu «arrivée»? Milles excuses, nous voulions dire le re-re-retour. прощение!
Seule «bonne» note, l’Afrique du Sud, qui est 52ème. Toutefois, elle s’entache d’une chute de 20 places, passant pour la première fois sous la barre des 50, à cause de la loi de « Protection des Informations de l’Etat » adoptée en 2013. Cette loi permet au gouvernement de classer secrets des gouvernements d’Etat et d’envoyer en prison ceux qui les révèlent, risquant jusqu’à 25 ans de réclusion. Sauf que les critères de sélection sont trop troubles pour être définis, permettant à n’importe quel document d’être classé comme tel, nuisant ainsi au travail d’investigation du journaliste et à la liberté de la presse. On comprend mieux pourquoi Jacob Zuma, président de l’Afrique du Sud, s’est fait siffler lors de la cérémonie d’hommage à Nelson Mandela.
Petit aparté, la Turquie est 154ème (-6). Rien de choquant concernant les négociations sur son entrée en Europe, n’est ce pas Erdogan, grand ami de la presse?

Crédit : buzzles.org
Crédit : buzzles.org

On peut noter la corrélation entre situations graves (guerres, dictatures ou simples périodes de transition) et liberté de la presse. Quand les premières pointent leur bout du nez, la seconde s’estompe peu à peu.

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