Houellebecq et l’Apocalypse

Il y a quatre mois, Charlie Hebdo affichait Michel Houellebecq en Une. Le même jour, la rédaction du journal a connu le drame. On en parlait à chaud dans un édito. Un drame qui a donné une toute autre résonance à Soumission, le roman de Houellebecq. Quatre mois plus tard, donc, petite mise en perspective de l'oeuvre de Houellebecq et pied de nez à ceux qui y voient un roman prémonitoire.

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Les romans de Houellebecq se situent toujours après la Chute, dans un monde moderne décrit comme décadent, perverti et placé sous le signe du péché. Le narrateur et personnage principal de Soumission est un universitaire, professeur à La Sorbonne-Nouvelle, qui étudie l’œuvre de Karl-Joris Huysmans. Écrivain de la fin du XIXe siècle, Huysmans est décadent lui aussi, esthète et misanthrope à qui la foi chrétienne a donné sur le tard un sens à sa vie. À la fois désespéré et provocateur, ce qui explique l’affection que lui porte Houellebecq, Huysmans correspond à la mouvance « fin-de-siècle ».

Selon la perspective désabusée de Soumission, il n’y a plus aucun espoir. Le Christianisme a longtemps rempli le vide de l’existence humaine, a réchauffé le cœur de ses adeptes. Mais la révolution opérée par la mort de Dieu (Nietzsche écrit que « Dieu est mort » dans les années 1890) a bouleversé les hommes, abandonnés à une absence de sens. Du point de vue de Houellebecq, on se situe dans une étape transitoire, quasiment de fin du monde : fin de l’hégémonie du capitalisme, du système politique bipartite, du mariage monogame. Dans Soumission, seul l’Islam qui se répand à travers l’Europe parviendra à sortir la France du chaos et de cette crise sans fin. Cette conception reprend l’esthétique apocalyptique de la Bible. Mais quand on parle d’Apocalypse, de quoi parle-t-on vraiment ? Petite mise au point.

 

QUE DIT VRAIMENT « L’APOCALYPSE DE JEAN », LE DERNIER LIVRE DU NOUVEAU TESTAMENT ?

Le terme apocalypse signifie à l’origine « révélation » ou « prophétie ». Et dans la Bible, l’apocalypse ne débouche pas sur le néant. Ce qui est décrit est en fait bien loin du climat fin du monde auquel on pense maintenant. « L’Apocalypse de Saint-Jean » est un texte de rédemption difficile d’interprétation tant tout y est symbolique. S’y succèdent des malheurs plus horribles les uns que les autres.

« Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la Grande ; elle s’est changée en demeure de démons, en repaire pour toutes sortes d’esprits impurs, en repaire pour toutes sortes d’oiseaux impurs et dégoûtants. »

L’extinction de la vie permet de fonder un royaume de Justes où règne le Bien ? C’est dans un contexte précis que ce texte a été composé à la fin du Ier siècle après Jésus-Christ. L’objectif était d’affermir la croyance des fidèles alors que la répression contre les Chrétiens faisait rage et de témoigner une fois encore de la toute puissance de Dieu. Faire croire à la fin du monde semble dès lors très utile.

 

« THE SENSE OF AN ENDING »

Dans son essai qui porte ce titre, Frank Kermode (universitaire britannique : consulte sa fiche wikipédia) défend l’idée que l’homme a besoin de se situer dans une temporalité marquée par le passé, le présent et l’avenir et de se concevoir comme étant proche de sa fin. Le temps passé correspond à celui de l’âge d’or, le temps présent est lié aux idées de décadence et de déclin, ce qui conduit à douter de la présence d’un avenir. D’après ses analyses, cette conception ne serait pas propre à une génération précise mais serait caractéristique de la pensée humaine. Dès le Moyen-âge, la pensée de l’Apocalypse est dominante. Le critique s’appuie sur des exemples littéraires pour démontrer que de tout temps l’Homme pensait sa fin proche. La crise dans laquelle il pense se trouver apparaît ainsi perpétuelle. Par conséquent, la fin du monde ferait partie de l’homme qui ne peut échapper à la pensée apocalyptique. Dans Soumission, Houellebecq semble souscrire à cette thèse. Quelle est sa pensée de la fin du monde ?

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APRÈS, IL N’Y A RIEN OU IL Y A QUELQUE CHOSE ?

Le roman de Houellebecq permet de mettre en perspective le monde dans lequel on évolue. Si sa lecture peut s’avérer un danger pour certains, c’est parce que la fiction fait croire à une étrange réalité où les musulmans organisent un complot afin de gouverner le monde. Après les bouleversements que l’on vient de connaître, après l’état de choc, il faut essayer de comprendre, d’apposer du sens et de rectifier.
Alors qu’un mouvement de conversion généralisée se répand sur les élites de la société, François, le narrateur et personnage principal, va-t-il se laisser convaincre ? Bien qu’il se considère athée, la religion musulmane apporte des réponses pratiques à ses problèmes existentiels : solitude, misère sentimentale, alimentation constituée exclusivement de plats préparés achetés en supermarché. Le roman se finit par la description de la vie future du protagoniste, après qu’il a fait le choix de se convertir à l’Islam et de reprendre ses fonctions de professeur à l’université (l’appartenance à la religion musulmane est obligatoire pour tous les membres de l’éducation nationale). Mais Houellebecq a la subtilité d’utiliser le conditionnel, ce qui laisse les interprétations ouvertes. La dernière phrase du roman lève néanmoins le doute : « Je n’aurais rien à regretter. »

 

CONCLUS, BORDEL

On retrouve les péchés (pas du tout mignons) de Houellebecq : sa misogynie qui fait des femmes soit des prostituées soit d’excellentes cuisinières et sa conception ultra-pessimiste de l’existence qui prône la soumission en tant que meilleure voie d’accéder au bonheur. Difficile de dire si cela relève de l’attitude provocatrice du romancier ou des idées extrémistes et intolérables de l’homme-citoyen. N’oublions pas pour finir qu’il ne s’agit que d’un roman. Incarnation de l’auto-dénigrement morose propre à la France, M. Houellebecq n’en conserve pas moins une plume et un talent rares de nos jours.

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