[EDITO] Par pitié, laissez le street art réinvestir la rue !

Grandes rues aseptisées cherchent street artistes H/F. Voilà le type d'annonce que l'on pourrait s'imaginer sur quelconques sites de rencontres si l'on continue à laisser cet art se faire bouffer par les grands magnats du marketing et de l'art bling-bling. Même la télé-réalité s'y met désormais...

La semaine dernière, on apprenait avec stupeur la création d’un programme télévisé prochainement diffusé sur les ondes françaises dédié à l’art urbain (ou street art, comme vous voulez, ça fait plus vendeur). Le programme, nommé Scand’art, est présenté sous forme de compétition entre un millier d’ « artistes » avec à la clé le titre du « plus scandaleusement talentueux » pour le gagnant. Trois pontes du milieu (ah bon?), King Bobo ; Shuck One (DCM) et Seka, ont ainsi légué leurs bombes pour revêtir la tenue de jurés de cette télé-réalité à la bande annonce aussi désuète qu’une émission de TV7. Quitte à vendre de la merde les gars, soignez au moins l’emballage.

scandart
Présentation de l’émission Scand’art

Après des émissions sur la bouffe, sur le tatouage et j’en passe, voilà qu’ils nous pondent un programme sur le graffiti et ses petits frères. « Quand on voit comment la télévision peut retirer âme et beauté d’un métier plutôt que de le valoriser, on crie au secours » m’a dit un ami artiste en voyant cette vidéo. Le passage du relai de la connerie serait-il aussi facile ? Apparemment oui, car ce genre d’émission existe déjà aux Etats-Unis avec « Street Art Throwdown », où chaque semaine des artistes au look plus clichés les uns que les autres posent dans des espaces privatisés et sont jugés sur le résultat. Quelle honte. L’art est un moyen d’expression, pas une compétition télévisuelle.

Passage d’un message corrosif urbain à de la peinture de salon.

Si la télé commence à tendre vers l’art urbain pour gonfler ses audiences, les espaces d’exposition ont misé dessus depuis quelques temps déjà. Depuis l’explosion médiatique de Banksy ou de JR, les requins du milieu de l’art contemporain se frottent les mains. Les marques également. « Ils investissent ce nouveau filon sans chercher à le comprendre ou à l’expliciter. Le street art devient un produit comme un autre« , déplore C215 dans une tribune publiée sur Rue89. Pour mieux comprendre ces propos, il est de mise de revenir très rapidement sur l’essence même de cet art. Créé par une génération de désintéressés de la société, l’art urbain, dont le graffiti est le pionnier, est un acte de transgression et de provocation des pouvoirs publics. Les graffeurs des années 70 se ré-approprient l’espace urbain en intervenant sans autorisation et en se foutant totalement de leur renommée médiatique.

Mais aujourd’hui, cela change. Les artistes sont devenus professionnels, engendrant un délaissement de leurs convictions premières. Ceux qui cherchaient auparavant à dévaloriser l’espace public ont glissé vers une recherche de popularité, qui les amène à valoriser cet espace pour embellir nos rues trop grises afin de plaire au plus grand nombre. Loin de moi l’idée que les artistes urbains actuels font fausse route. Une ville a besoin d’art « sauvage » pour être belle. Ce qui dérange ici est l’aspect pervertissant de ce changement d’esprit. Désormais, l’art urbain est chassé par les grands collectionneurs, faisant de ce mouvement aux allures libertaires une pépite d’or dont les loups se battent sur son cours. « Une économie s’est créée […] et les artistes de la scène graffiti comme du street art d’ailleurs, acceptent les règles du jeu commercial et ornent désormais les salons des bourgeois. » continue C215. Et tout le problème réside là : le passage de la rue à la galerie. On ne vend pas un mur, une palissade ou un train aux enchères, alors on fait des tableaux et on appelle ça street art car l’artiste est originaire de la rue. Bravo les gars, bien joué.
Comment une pratique dont l’identité éphémère, gratuite et subversive, peut-elle garder son essence lorsqu’elle est réduite à une toile vendue par un marchand ? Plus gênant encore, à côté d’une poignée d’artistes reconnus, combien d’amateurs médiocres fabriquent des images à la chaîne ? (Big-up Mr Brainwash, tu tiens le bon bout). Voilà ce qui amène ce genre d’émission à la con.

Le street art qui s’expose oui, mais pas n’importe comment !

Je comprends parfaitement que les artistes puissent diversifier leurs techniques afin de vendre des oeuvres et gagner leur pain. Mais cette marchandisation et l’utilisation du terme street art à outrance vont tout faire exploser. Ce terme est aujourd’hui cuisiné à toutes les sauces. Prenez l’exemple de l’enseigne de distribution et de sa campagne « Le street art chez Monoprix ». Le leader sur le marché des commerces de proximité a mis les petits plats dans les grands en 2014 pour proposer des produits domestiques estampillés « street art », en collaboration avec des artistes reconnus. Non pas pour présenter cet art, mais pour en faire une marchandise. Il n’y a que le marketing qui a un côté street ici, rien d’autre. Cette technique n’est pas nouvelle me direz-vous, mais le phénomène prend de plus en plus d’ampleur. Le street art était en 2013 l’invité d’honneur de la Fashion Week parisienne par exemple.

street art monop

Exposer les plus grands (mais aussi les plus prometteurs) artistes de rue est évidemment une très bonne idée, permettant à tout un chacun d’accéder à ce mouvement. Mais qu’on le fasse dans les règles de l’art sans utiliser le terme street art à tout-va bordel ! Une oeuvre d’un artiste de rue présentée dans un musée n’est pas considérée comme du street art, c’est un tableau ou une installation. Des solutions viables existent croyez-moi. Les exemples bordelais foisonnent : le M.U.R (Modulable, Urbain, Réactif) qui s’affaire à livrer chaque mois un espace de 35 mètres carrés à un artiste. Certes, étant partenaire avec la Mairie, ces commandes ne peuvent être trop provocatrices, mais ce mur respecte l’essentiel de l’art urbain : à ciel ouvert, éphémère et gratuit. Autre exemple, l’association Transfert qui offre chaque été un immense lieu d’exposition dédié aux artistes urbains locaux et nationaux. Ce projet, qui vivra sa sixième édition en 2016, est financé par l’association elle-même et par l’organisation d’afterworks hebdomadaires. Tout cet argent est ensuite réutilisé pour négocier avec les promoteurs immobiliers afin de trouver un nouveau lieu à investir avant sa destruction ou sa rénovation.

Mais surtout, l’art urbain doit pouvoir réinvestir sa maison-mère, la rue. La rue est l’enceinte la plus compliquée et la plus mystérieuse des salles d’expositions. L’adrénaline n’en est que plus forte et le rendu plus majestueux. Nous demande-t-on notre avis quand sont installés un visage gigantesque couleur étron devant le Grand Théâtre, ou des panneaux publicitaires 4 par 3 avec un kilo de merguez gerbante à 2 euros ? Alors pourquoi interdire aux citoyens d’embellir leurs rues ? Regardez Shoreditch à Londres ou Belleville à Paris, ce joyeux bordel est tout simplement bandant. Et si la Mairie bordelaise n’est pas convaincue, qu’elle regarde le bon côté du business : les visites guidées dans la ville autour de l’art urbain. Ca fait raquer les touristes et ça permet aux artistes de se livrer à une vraie compétition, celle de la rue.

 

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