BD-REPORTAGE : Quand les dessinateurs se (re)mettent à informer

Le Festival de la BD d’Angoulême, «the place to be» pour tout amateur de bande dessinée, est terminé depuis moins d’une semaine. Ne pas parler de BD ici serait parjure, quand on sait que la série Quai d’Orsay est sacrée du Fauve d’Or pour cette quarantième édition. Frappante de réalisme selon les critiques, Christophe Blain et Abel Lanzac mettent en scène le (faux) ministre des Affaires Etrangères Alexandre Taillard de Worms, inspiré du (vrai) Dominique de Villepin, accompagné de Arthur Vlaminck. Il devra aider le premier à prononcer son discours à l’ONU contre une intervention au Lousdem, pays inventé. L’histoire rappelle le discours de Villepin en 2003 au sujet de l’Irak.

 

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Entre fiction et réalité, l’album interroge cependant sur la capacité de la bande dessinée à retranscrire ce qu’il se passe aussi bien que les mots. Comme le dit l’adage, «un bon dessin vaut mieux qu’un long discours».
Et c’est ce que la toute nouvelle pépite littéraire La Revue Dessinée semble affirmer. Le premier numéro paru courant automne 2013 fait déjà l’objet de nombreuses louanges, de par son originalité sa créativité, et la thématique des sujets abordés. Véritables enquêtes, les dessinateurs traitent de l’exploitation des gaz de schiste, du prix de la terre arable au Nord Pas-de-Calais, ou encore embarquent à bord d’une frégate de la marine nationale, le Floréal, dans les terres australes pour raconter le quotidien de ces marins français qui naviguent à l’autre bout du monde.

Dans quel but ? Celui de «parler du réel, et seulement du réel, le dessiner tel qu’il est et redonner à nos métiers une dimension collective». Parce qu’un «impérieux besoin de liberté» se faisait sentir par rapport au traitement de l’information, afin «d’offrir un regard vivant et immédiat sur nos sociétés».

Nouveau diriez-vous? Non. C’est une résurrection. La BD tenait déjà une place importante dans la presse dès le XIX ème siècle, en racontant l’actualité dans Le Petit Journal ou Le Journal illustré. Parce que oui, il s’agit bien ici de raconter une histoire, comme un journaliste qui décrit ce qu’il voit, entend, ressent et interprète, par sa plume et dans ses textes. Le dessinateur se sert de son crayon pour donner vie à ce qu’il voit, en retranscrivant une réalité complexe qu’il est impossible de saisir dans son intégralité par quelques mots.

Le travail est différent du journaliste, plus long, les étapes de la narration et du dessin se doivent d’avoir un rendu pertinent historiquement et visuellement. Ce n’est plus un observateur extérieur mais une part entière de l’histoire que le rôle du «BD-reporter». Parce que de ses mains il transmet ce qu’il a vécu. De son encre il choisit comment se déroule la lecture et rend le sujet plus vivant, interactif, et facile à comprendre pour le lecteur, illustrant le texte par le dessin.

 

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mausLe BD reportage a connu ses heures de gloires, remportant même un prix Pulitzer, récompense ultime, Graal contemporain, et motif de branlette jusqu’à la fin de sa vie. C’est la série MAUS qui est couronnée en 1992, après le travail titanesque d’Art Spiegelman, qui raconte en 2 parties la déportation de son père, juif, durant la Shoah. Métonymique, les juifs sont des souris quand les allemands sont des chats. La métaphore est facile à comprendre. L’intrigue prend aux tripes et le dessin est magnifique. C’est le Journal d’Anne Frank de la BD.

 

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Joe Sacco est aussi une icône du «BD-reportage». Journaliste maltais, il est le père fondateur du genre avec Palestine, un récit en deux tomes de son voyage en Palestine et Israël. Il décide de se rendre au coeur du conflit afin de mieux le comprendre et surtout de ne pas être influencé par les journalistes américains qu’il juge partisans. Le rendu, extrêmement détaillé et riche, montrera la valeur que peut avoir la BD dans le compte rendu d’un évènement aux yeux de ses compères journalistes. Il remporte alors le fameux American Book Award en 1996. Il ira ensuite en ex-Yougoslavie, dans ce qui est mainteant la Bosnie-Herzégovine, pour produire Soba, The Fixer et Gorazde. Il a notamment travaillé avec le Courrier International et The Guardian.

 

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Enfin, on parlera d’un dernier maître, français celui-ci, Cabu. Le pote de Cavanna (paix à son âme) est une figure de proue de ce journalisme subversif dans les années 60 en France par ses publications dans le regretté Hara-Kiri, le journal satirique qui n’aura vécu que 10 ans, jusqu’en 1970. Ses «BD-reportages» prennent lieu au coeur des français, autant dans les marchés que dans les meetings politiques. Il aura avant fait ses classes dans le journal de l’armée Le Bled quand il a du partir en Algérie pendant 2 ans. Après la mort du journal «bête et méchant», le Charlie Hebdo est fondé, et Cabu en est encore le directeur artistique. Il travaillera pour Le Monde, Le Nouvel Obs, Paris Match, etc.

 

Crédit photo : Cabu (c) Jean-Baptiste Millot

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